Film labyrinthique et mystique signé par la prometteuse réalisatrice allemande Mascha Schilinski, Sound of Falling est sans nul doute l’un des premiers grands films de 2026.
Sound of Fallingde Mascha Schilinski
Drame fantastique avec Hanna Heckt, Laeni Geiseler, Susanne Wuest. 2h34.
La cote de Focus: 4/5
Quiconque pénètre dans le dédale temporel et sensitif de Sound of Falling doit abandonner un certain nombre de ses attentes traditionnelles à l’égard du cinéma. Le film de Mascha Schilinski repousse l’idée d’un récit linéaire, limpide, qui guiderait le spectateur sur le fil rassurant d’une intrigue prémâchée: Sound of Falling fait partie de ces œuvres qui tentent d’élaborer leur propre langage cinématographique. Un langage complexe et fascinant, tressé d’échos, de réminiscences et de prémonitions, où les apparitions horrifiantes se succèdent, où les malheurs de demain se réverbèrent avec ceux d’hier. Mais au-delà cette esthétique sinistre, la réalisatrice développe surtout un geste fort sur la solidarité de plusieurs femmes, reliées par-delà les générations par un lien mystérieux et impalpable.
J.D.P.
In die Sonne schauen (« Regarder le soleil ») -c’est son titre original- fut la sensation du Festival de Cannes, où il a remporté le prix du jury. Il figure aujourd’hui sur la shortlist des Oscars. Mascha Schilinski y entremêle les impressions de quatre jeunes femmes issues de quatre époques différentes, toutes liées à la même ferme isolée du nord de l’Allemagne. Si les murs pouvaient parler, ils évoqueraient des abus, des suicides, l’oppression et des secrets familiaux étouffants.
«Il y a cinq ans, ma coscénariste Louise Peter et moi avons passé l’été dans cette ferme de l’Altmark, raconte la réalisatrice. Le projet était que chacune poursuive son propre travail. Mais cette ferme était restée inhabitée et intacte pendant 50 ans. Tous les meubles s’y trouvaient encore exactement comme autrefois. Sur la table, il y avait une cuillère. On pouvait, pour ainsi dire, voir ce que le fermier avait mangé juste avant sa mort.» Le soir, les deux femmes boivent du vin et spéculent sur les personnes qui avaient habité cet endroit, sur leur manière de vivre et sur ce qu’elles avaient traversé. «Et puis, nous avons trouvé une photo vieille de 100 ans représentant trois femmes. Elles regardaient droit vers l’objectif, donc droit vers nous. Elles se tenaient exactement au même endroit que nous et la ferme avait exactement le même aspect. Cela m’a profondément touchée. Je me suis aussi souvenue d’une idée de mon enfance: à l’endroit où toi tu accomplis quelque chose de tout à fait banal, quelqu’un d’autre a peut-être vécu une expérience existentielle.»
Honte immense
Les recherches ultérieures n’apportent guère d’éléments concrets. «Nous n’avons presque rien trouvé, poursuit Mascha Schilinski. Dans quelques livres, des femmes évoquaient des souvenirs idylliques de leur jeunesse et l’Altmark y était décrit comme une sorte de paradis perdu. Mais çà et là, nous tombions sur une phrase ou une remarque extrêmement troublante.» Ainsi, une jeune fille concluait que sa vie avait été «vaine». A propos des servantes, il était écrit qu’elles devaient être rendues «inoffensives» pour les hommes. «Qu’est-ce que cela signifiait? Ces servantes étaient-elles contraintes à la stérilisation? Pourquoi fallait-il les rendre « inoffensives »? Nous avons compris qu’il existait de nombreux secrets obscurs. Nous avons longtemps essayé d’en savoir plus, mais nous n’avons rien trouvé. Finalement, nous avons comblé ces vides nous-mêmes, de manière presque hallucinatoire.»
«Parfois, nous transmettons notre douleur sans nous en rendre compte.»
En faisant constamment se fondre les quatre époques les unes dans les autres, Mascha Schilinski suggère une parenté entre les femmes et l’effet persistant, jamais nommé, d’une souffrance tue. «Notre sujet est la transmission transgénérationnelle des traumatismes, précise-t-elle. La honte peut être si grande que, même sur son lit de mort, on ne veut pas revenir sur ce que l’on a subi. Si on n’en parle pas, ou seulement de manière édulcorée, les faits sont rapidement ensevelis. Les souvenirs s’estompent. Mais parfois, nous transmettons notre douleur sans nous en rendre compte.»
C’est cela qu’elle voulait montrer. «Existe-t-il quelque chose comme une mémoire corporelle collective?, se demande la cinéaste. C’est comme si les personnages faisaient défiler leurs propres souvenirs, à la recherche d’une explication à des réactions physiques qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Il y a certaines choses auxquelles l’esprit n’a pas accès, mais le corps, oui.»
Langage fantomatique
Ce sont avant tout le formalisme, la beauté macabre et l’atmosphère qui rendent Sound of Falling si particulier. Mascha Schilinski ne fait pas des films, elle les peint. «Je suis quelqu’un doté d’une imagination visuelle et auditive extrêmement précise, sourit-elle. Pour moi, l’atmosphère est infiniment plus importante que les mots. Dès le départ, il était clair que le son serait crucial pour annoncer le malheur imminent.»
Le jeune femme a travaillé quatre ans sur le film et a tout écrit jusque dans les moindres détails. «Dans le scénario, je notais le moment où l’on entend un grondement ou celui où le vent se lève, avoue-t-elle. Les femmes étaient parfois comme des êtres fantomatiques traversant les scènes, ou bien elles s’observaient mutuellement de l’extérieur.»

Pour la photographie, oppressante et onirique, elle a fait appel à son mari, Fabian Gamper. «Nous recherchions une atmosphère claire et spectrale, dans laquelle transparaîtrait encore quelque chose du paradis perdu.» On situe Mascha Schilinski dans le triangle Ingmar Bergman/Michael Haneke/Jane Campion, mais elle cite elle-même la photographie comme sa plus grande source d’inspiration. «L’œuvre de la photographe américaine Francesca Woodman a été déterminante, tout comme la manière dont fonctionne notre mémoire. Comment les couches s’accumulent-elles? Pourquoi, soudain, ne sait-on plus à quoi ressemblait le visage de sa grand-mère décédée? Nous avons essayé de créer un langage fantomatique: comme si des esprits volaient à travers la maison. Vous regardez à travers les yeux de quelqu’un sans savoir à travers les yeux de qui.» Pas de doute, les cinéphiles ont désormais un nom à suivre de près: Mascha Schilinski.