Richard Linklater, dans le biopic Blue Moon, met en scène un étincelant Ethan Hawke dans le rôle du parolier Lorenz Hart portant une dernière fois un toast à ses démons.
Blue Moonde Richard Linklater
Drame biographique avec Ethan Hawke, Andrew Scott, Margaret Qualley. 1h40.
La cote de Focus: 4/5
Pitoyable, talentueux, vulgaire, raffiné, cynique, sentimental… Les adjectifs sont nombreux pour qualifier le grand parolier Lorenz Hart, interprété par un Ethan Hawk grimé mais impérial. Pour raconter son existence tourmentée, Richard Linklater et son scénariste Robert Kaplow auraient pu s’enfoncer dans les codes poussiéreux du biopic à l’américaine. Heureusement, ils ont opté pour un traitement plus audacieux: un huis clos en temps réel, où Hart constate l’étendue de sa déchéance lors d’une soirée dédiée au triomphe de son ancien comparse Richard Rodgers. Blue Moon s’apparente donc à une chronique tragi-comique, dans une forme proche du théâtre, qui laisse toute la place aux tirades rocambolesques et savoureuses de Hart. Un film désillusionné et touchant, qui démontre encore une fois la versatilité du cinéma de Linklater.
J.D.P.
Après la comédie universitaire légère mais creuse Everybody Wants Some!! (2016), la dramédie de la crise de la quarantaine sans véritable cap Where’d You Go, Bernadette (2019) et le trip nostalgique animé et poussif Apollo 10½: A Space Age Childhood (2022), Richard Linklater semblait avoir momentanément perdu son allant. Mais à 65 ans, le cinéaste le plus empathique du cinéma indépendant américain est de retour: alerte, affûté et étonnamment prolifique. Sa renaissance a commencé avec la satire néo-noire Hit Man (2023), portée par Glen Powell en caméléon charmeur. Elle s’est poursuivie avec l’hommage cinéphile à Jean-Luc Godard, Nouvelle Vague (2025), et se prolonge aujourd’hui avec le biopic effervescent Blue Moon. Ensemble, ces trois films donnent fortement l’impression d’une seconde jeunesse, comme si Linklater s’était réinventé sans renier ses marottes.
De ce récent triptyque, Blue Moon est le film le plus ramassé et le plus mélancolique. Un Kammerspiel qui se déroule au cours d’une seule soirée en 1943, chez Sardi’s, le légendaire restaurant de Broadway où se pressent stars, plumitifs et ego surdimensionnés. A l’extérieur, New York célèbre le triomphe de Oklahoma!, la comédie musicale avec laquelle le compositeur Richard Rodgers –désormais épaulé par Oscar Hammerstein II– inaugure une ère nouvelle et optimiste. A l’intérieur, Lorenz Hart, Larry pour les intimes, est assis au bar: ivre, brillant, meurtri et définitivement évincé.
My Secret Valentine
Hart fut pendant des années le fidèle parolier de Rodgers and Hart, le duo qui modernisa la chanson américaine en y insufflant ironie, mélancolie et ambiguïté sexuelle. My Funny Valentine, The Lady Is a Tramp, Manhattan, Blue Moon, autant de standards si souvent repris qu’ils ont fait passer leur auteur au second plan. «A l’époque où Ella Fitzgerald chantait ces morceaux, Larry était déjà mort depuis quinze ans, précise Richard Linklater. Mais ses chansons continuent de séduire. Preuve qu’il s’agit d’art.»
Le réalisateur éprouve une fascination de longue date pour Lorenz Hart. «Je suis fan depuis ma vingtaine, confirme-t-il. J’étais un gars de l’underground à Austin, au Texas. J’écoutais les Dead Kennedys et d’autres groupes punk. En même temps, j’ai grandi avec les comédies musicales. Ma mère avait un salon rempli de bandes originales, surtout celles de Rodgers & Hammerstein. Un jour, j’ai entendu Ella Fitzgerald chanter I Didn’t Know What Time It Was, un morceau de Rodgers & Hart. Je me suis dit « waouh »! J’ai donc acheté son double album, Sings the Rodgers & Hart Song Book. J’aime ces auteurs classiques: Cole Porter, Ira Gershwin… A mes yeux, ce sont les meilleures chansons jamais écrites. C’est pour cela que des générations successives continuent de les chanter. Frank Sinatra, Elvis Presley, Billie Holiday, même Lady Gaga!»
«Même Lady Gaga continue de chanter ses chansons.»
Lorenz Hart est mort en 1943, à 48 ans, épuisé par l’alcool, la haine de soi et une époque qui n’avait pas de place pour son secret de Polichinelle: son homosexualité. Blue Moon –tourné avant Nouvelle Vague mais à l’affiche seulement aujourd’hui en Belgique– se concentre sur ce moment de bascule. Linklater n’en fait pas un biopic classique, mais un combat verbal contre le temps: un film de conversations, de répliques cinglantes et de piques perfides. «I’m a verbal guy, reconnaît le réalisateur. Mes films ne prennent pas vie en salle de montage. Dès les répétitions, je sais si quelque chose fonctionne.»
Cette insistance sur la préparation –répétitions, ateliers, réécritures– est cruciale. «Quatre-vingts pour cent du temps sont consacrés aux 20% qui ne sont pas encore assez bons.» Le scénario affûté de Robert Kaplow, auteur de Me and Orson Welles (2008), déjà adapté par Linklater, n’était qu’un point de départ. «Beaucoup de dialogues ont été éliminés. Ce qui reste, c’est un cinéma à l’apparence théâtrale: un seul lieu, une seule soirée, presque en temps réel, mais toujours pensé de manière cinématographique. Tout repose sur le rythme, les regards et le timing.» Et sur Ethan Hawke. Depuis plus de 30 ans, il est l’acteur fétiche de Linklater, son alter ego et sa caisse de résonance; Blue Moon est déjà leur onzième collaboration. Dans Blue Moon, Hawke n’incarne pas Hart en martyr romantique, mais en séducteur épuisant: spirituel, parfois blessant, toujours légèrement perdu.
Cela soulève inévitablement des questions de représentation. Ethan Hawke n’est pas homosexuel. «Il n’est pas non plus un homme petit et fragile d’1 mètre 52 comme Hart l’était! Ethan mesure 1 mètre 80. Est-ce gênant?» Pour Linklater, c’est un faux problème: «L’art repose sur l’empathie, sur la capacité à se projeter dans d’autres personnes et d’autres milieux. C’est l’essentiel.» Il rit un instant et cite Ethan Hawke lui-même: « »Combien de bites faut-il sucer pour être gay? » Voilà sa réponse.»

Privilèges
Plus importante que l’identité, il y a la notion de contexte. Richard Linklater insiste sur le fait qu’il voulait avant tout montrer l’époque dans laquelle Hart a vécu. «Sa sexualité était illégale. Tout le monde savait qu’il était gay, mais personne n’en parlait. Même pas Rodgers. C’était une période terrible à vivre. On faisait comme si tout un monde n’existait pas. Hart était aussi juif, une autre forme d’extériorité. Mais les créateurs acceptent ces choses-là. J’entends parfois la critique selon laquelle je mets trop de personnes blanches à l’écran. J’essaie juste d’être authentique par rapport à l’époque et au lieu. Je ne veux pas faire de l’ingénierie sociale.»
Le film comporte aussi un dialogue sur l’art offensant, comme si Hart s’adressait à la génération woke: sortez de votre zone de confort, distribuez les coups et encaissez-les. Linklater sourit: «Ce qui m’offense vraiment, ce sont les films commerciaux qui me traitent comme un enfant de 9 ans. Le contenu ne m’offense jamais; pouvoir être offensé est un privilège. J’apprécie l’art sincère. Ce qui me dérange, c’est le monde réel: la politique, le leadership. James Baldwin disait que la tâche de l’artiste est de troubler la paix. Je ne suis pas aussi polémique, mais j’espère tout de même que mes films interrogent le statu quo.»
Romantique incompris
Blue Moon est un long métrage qui laisse de l’espace pour la respiration, pour cet instant où une plaisanterie s’attarde un peu trop longtemps et se transforme en tristesse. Les rôles secondaires sont eux aussi finement distribués. Andrew Scott incarne Richard Rodgers en homme poliment présent, mais déjà loin sur le plan émotionnel. Margaret Qualley apparaît sous les traits d’Elizabeth, la jeune ingénue sur laquelle Hart projette ses ultimes élans romantiques et artistiques. Mais personne ne peut sauver Hart, pas même lui-même.
Il est frappant de voir à quel point Linklater porte un regard lucide sur le cliché de l’artiste qui souffre. «Bien sûr qu’il ne faut pas souffrir pour l’art. Faire de l’art dans un monde commercial est déjà suffisamment difficile. En tant que cinéaste indépendant autodidacte, je le sais mieux que quiconque. L’autodestruction n’est pas une condition supplémentaire (rires). Plus on boit, plus le travail est généralement mauvais.» Ainsi, Hart ne devient pas une icône de la chute géniale, mais une illustration douloureuse d’un romantisme mal compris. «J’ai vu des artistes amis mourir parce qu’ils pensaient devoir être alcooliques ou junkies pour être authentiques. Toute cette mythologie à la Keith Richards ne tient pas debout.»
Richard Linklater.
GETTY
Le voyage dans le temps de Richard Linklater
Plus qu’aucun autre, Richard Linklater est le cinéaste du temps. Le temps qui ralentit, alors qu’on progresse dans un quotidien morne et sans éclat. Le temps qui passe trop vite, lorsqu’on est en compagnie de la bonne personne. Et surtout, le temps qui s’écoule, inlassablement, entre deux moments clés d’un même tournage. Retour sur quatre projets du réalisateur américain et son rapport passionnant à la temporalité.
La Trilogie Before: Before Sunrise (1995), Before Sunset (2004) et Before Midnight (2013)
L’histoire débute dans un train pour Vienne: Jesse (Ethan Hawk) parcourt l’Europe pour échapper à son mal-être, tandis que Céline (Julie Delpy) a rendu visite à sa grand-mère à Budapest. Lorsqu’ils arrivent dans la capitale autrichienne, Jesse convainc Céline de descendre, juste pour la nuit, parce qu’il sent une «profonde connexion» entre eux. Before aurait pu s’arrêter là, se contenter de cette romance d’une nuit Mais neuf ans plus tard, Linklater retrouve les deux tourtereaux pour Before Sunset. Le récit se clôt véritablement une décennie plus tard dans Before Midnight, où les rencontres passionnées d’autrefois ont cédé la place à une vie de famille plus ronronnante. L’heure des bilans.
Boyhood (2014)
Boyhood représente d’abord un exploit: un tournage échelonné sur douze ans, avec les mêmes acteurs, suivant scrupuleusement l’évolution d’un jeune enfant (Ellar Coltrane) élevé par ses parents divorcés (Ethan Hawke et Patricia Arquette), jusqu’à son départ pour l’université. Ce projet expérimental prend le contre-pied de la trilogie Before: au lieu d’exposer trois journées d’une importance décisive, Boyhood se focalise sur les choses les plus triviales et routinières qui composent l’existence. Une tendre enfance, un divorce difficile, une adolescence conflictuelle… Et qui permet à Boyhood de toucher à quelque chose de rare: l’universalité.
Everybody Wants Some!! (2016)
Everybody Wants Some!! plonge le public dans les années 1980, à travers une colocation de jeunes hommes pour lesquels le baseball compte davantage que le cursus universitaire. Cette douce chronique sans intrigue se concentre sur les trois jours précédant la rentrée, et saisit au vol les premières impressions de Jake (Blake Jenner), un jeune lanceur de balles qui découvre cette nouvelle vie ponctuée de complicité masculine, de soirées alcoolisées et de marivaudages amoureux. Par rapport à Boyhood et à la trilogie Before, Everybody Wants Some!! est incontestablement plus modeste, mais il émane de cette extraordinaire simplicité une justesse revigorante.
Merrily We Roll Along (sortie prévue pour 2040)
En tournage depuis cinq ans, Merrily We Roll Along devrait être achevé en 2039, pour une sortie prévue en 2040…Richard Linklater refait-il Boyhood? Loin de là. D’une part, car ce nouveau projet s’inscrit dans le genre rare de la comédie musicale, adaptant le spectacle éponyme de George Furth et Stephen Sondheim performé à Broadway depuis 1980. De l’autre, car l’histoire est racontée de façon antichronologique: le début montre la fin de la relation entre trois amis ambitieux, avant de remonter lentement à leur première rencontre. Un projet gargantuesque qui s’imposera peut-être comme le magnum opus définitif de Linklater. Verdict dans quinze ans.
J.D.P.
Les autres sorties ciné de la semaine
Second Victims
Drame de Zinnini Elkington. Avec Ozlem Saglanmak, Trine Dyrholm, Mathilde Arcel Fock. 1h32.
La cote de Focus: 4/5
«Tous les médecins ont un cimetière.» Neurologiste, Alex prend son tour de garde aux urgences. C’est devenu une habitude, elle doit faire avec des moyens humains et logistiques insuffisants, tout en pratiquant la meilleure médecine possible. Ce jour-là, Alex est épaulée par Emilie, novice dans le service qui peine à se faire entendre dans le brouhaha des urgences. Quand débarque un jeune homme un peu désorienté, elles doivent prendre des décisions sans même avoir reçu son dossier médical. Le drame hospitalier est presque devenu un genre en soi au cinéma comme à la télévision, d’Urgences à The Pitt, en passant au cinéma récemment par L’Intérêt d’Adam, de la Belge Laura Wandel, ou Heldin, de Petra Volpe. La recette est souvent la même, unité de temps et de lieu, faillite de l’institution hospitalière, épuisement des soignants, singularité de patients soudain réhumanisés quand le protocole dérape, tous les ingrédients sont réunis pour le drame. Second Victims n’échappe pas à la règle, tout en l’adaptant à sa thématique centrale, celle de la culpabilité. Débutée à toute allure et dans un réalisme cru, caméra à l’épaule au plus près des actions qui se précipitent, la mise en scène mute passé l’incident déclencheur –l’erreur médicale, ou plutôt le mauvais diagnostic–, le rythme décélère, les plans se posent pour adopter le tempo du deuil, celui de la mère de la victime, mais aussi celui de la soignante, victime secondaire qui paie le coût émotionnel affligeant d’une décision prise dans l’urgence. Ce recul soudain, ainsi que la qualité de l’interprétation (Ozlem Saglanmak, dont la carapace se fissure subrepticement à chaque minute qui passe, et Trine Dyrholm, déchirante mère de la victime) transcendent ce nouveau thriller médical.
A.E.
28 ans plus tard: Le temple des morts
Film postapocalyptique de Nia DaCosta. Avec Ralph Fiennes, Jack O’Connell, Alfie Williams. 1h49.
La cote de Focus: 3,5/5
Sorti il y a moins d’an, 28 ans plus tard était parvenu à surprendre par son audace et sa singularité, malgré un mélange des tonalités un peu hasardeux. Ce deuxième opus, qui voit Nia DaCosta (Candyman) remplacer Danny Boyle à la réalisation, se focalise davantage sur la délirante secte sataniste menée par Jack O’Connell, seulement entraperçue dans le premier film. L’occasion de s’enfoncer davantage dans la noirceur humaine, avec d’éprouvantes scènes de violence et de torture, filmées avec une indéniable intensité par Nia DaCosta. Pourtant, à rebours de ces péripéties sordides, Le Temple des morts parvient à faire surgir l’émotion grâce au personnage du Dr. Nelson (Ralph Fiennes, épatant), dont la quête pour déterrer l’humanité chez les infectés atteint un nouveau point d’orgue. De quoi apporter une note d’espoir bienvenue à l’univers très barbare de la franchise.
J.D.P.
