
Les frères Guit inventent un personnage de loseuse magnifique inédit dans leur comédie trash et potache Aimer perdre
Lenny et Harpo Guit n’ont rien perdu de leur goût canaille de la provocation avec leur deuxième long métrage, Aimer perdre, portrait décapant d’une perdante magnifique.
Pour interviewer Lenny et Harpo Guit, mieux vaut accepter d’emblée d’entrer dans une autre dimension. Un peu comme avec leurs films, il faut se résoudre à perdre quelques repères (comme la bienséance), être prêt à démêler le vrai du faux, à sortir des sentiers battus pour faire l’école buissonnière avec ces deux vilains (mais attachants) garnements du cinéma belge. La tâche est facilitée par leur comédienne, la surprenante María Cavalier-Bazan, en équilibre sur le fil tendu entre leur extravagance et l’envie sincère de partager sa joie d’avoir pris part à ce projet hors norme.
Vous pouvez modifier vos choix à tout moment en cliquant sur « Paramètres des cookies » en bas du site.
Avec leur premier long métrage, Fils de plouc, ils avaient posé les bases d’un cinéma commando aussi bravache que potache, qui ne reculait devant aucune provocation, et érigeait la débrouille au rang d’art. Si l’on retrouve ici cet état d’esprit, on ne peut que constater qu’en prenant de la distance avec leur personnage principal (les deux frères un peu bas du front laissent place à une antihéroïne constamment en mouvement), leur cinéma pourrait toucher plus large. «Ce n’était pas une volonté, constate Harpo Guit, ça a beau être un deuxième film, on a l’impression d’être repartis de zéro.» «En fait, on adore faire des films ensemble, c’est aussi bête que ça, poursuit Lenny. On garde le même émerveillement. On n’a certainement pas le sentiment d’être installés ou de connaître la recette.» Imaginer un personnage principal féminin, était-ce une façon de se confronter à l’altérité ultime? «On aime bien les antihéros, confie Harpo, on leur permet gaiement d’être un peu dégueulasses, de mal se comporter avec les autres. On voulait créer un pendant féminin, qu’on aimerait malgré les sales coups qu’elle fait à ses amis, avec qui tu as envie d’être pote.»
«C’est un peu un biopic de leur grand-mère, en fait, mais qui se passerait aujourd’hui!»
Quitte ou double
María Cavalier-Bazan, qui écoute attentivement depuis le début les frères contourner les questions, intervient: «Moi, je vais vous dire la vérité. Lenny et Harpo sont hyperfans de leur grand-mère, qui d’une certaine façon a des traits communs avec Armande. C’est un personnage plein d’énergie, qui fonce, vit dans une constante immédiateté. Elle traverse plein de choses, dans la joie et la tristesse, des choses aussi superficielles que profondes. Vous savez quoi? C’est un peu un biopic de leur grand-mère, en fait, mais qui se passerait aujourd’hui!»
Si l’on apprendra au fil de la conversation que la grand-mère en question avait elle aussi adopté un pigeon (le genre de chose qui ne s’invente pas), on ne saura pas si, comme Armande, qui joue aux dés, au Monopoly, à la roulette, à pile ou face, à deviner le nom de quelqu’un, elle était elle aussi joueuse. Mais on se dit que le quitte ou double est forcément quelque chose qui parle aux frères, dont on peut penser que leur cinéma est du genre «ça passe ou ça casse». «On n’est pas accros, mais on a le goût de ça. On aime l’adrénaline, la petite étincelle quand on commence à jouer, confirme Harpo Guit. Pour Armande, c’est comme si Bruxelles était un grand plateau de jeu où tout est matière à parier, un endroit où s’amuser.» Lenny rebondit: «Et puis, on aime ces personnages de joueurs qui s’enfoncent et qui pourtant gardent l’espoir que quelque chose de bien peut arriver. Ils portent une contradiction interne qui nous intéresse.»
Défier le hasard
Si la jeune femme aime tellement jouer, c’est peut-être aussi parce qu’elle n’a rien à perdre. C’est sa façon à elle de provoquer un destin pas franchement lumineux, voire sérieusement récalcitrant. Ce qu’elle défie en provoquant le hasard, c’est aussi ce quotidien fait de vraies galères, dans lequel elle cherche des choses aussi prosaïques qu’un lieu où dormir, un truc à manger ou… des protections périodiques, ce qui vaut une scène mémorable impliquant une cup menstruelle (on ne se souvient pas avoir vraiment vu ça à l’écran, à part dans The Last of Us). «Il était temps que le cinéma s’empare de ça, s’enthousiasme María Cavalier-Bazan, c’est important de rendre les règles banales. Rions-en aussi!»
Ici, la trivialité appliquée au corps féminin a une dimension presque politique, à tout le moins disruptive. Le dégoût est une émotion qui semble particulièrement intéresser les réalisateurs, pas juste parce qu’ils «adorent l’humour scatologique», mais aussi parce que «c’est une réaction physique, presque corporelle, qui crée un lien immédiat avec le public». En attendant, Armande comme María semblent s’être libérées du regard des autres. «J’ai voulu qu’Armande soit débarrassée de tout ce qui souvent retient les filles, confirme la comédienne: que va-t-on penser de moi, de quoi vais-je avoir l’air, il faut que je m’occupe des autres… Elle est dans l’action-réaction. Elle a une forme d’insouciance que je trouve hyperséduisante. Elle n’est pas empêchée par les assignations liées à son genre.»
Lire aussi | La survie, thème de prédilection de la fiction
Si l’on se dit que l’on n’avait jamais vu certaines scènes au cinéma, les réalisateurs eux n’ont de cesse de citer avec gourmandise leurs références et inspirations, des films, mais aussi des séries (How to with John Wilson, Pen15, Broad City). Les titres fusent tout au long de la conversation. «Avant d’écrire Aimer perdre, on a beaucoup regardé de vieux films américains avec Harpo: Smithereens de Susan Seidelman, Girlfriends de Claudia Weill, Frances Ha de Noah Baumbach… Des films autour d’antihéroïnes qui galèrent dans la ville. C’était un peu des phares, des femmes très entourées et en même temps très seules, mais qui trouvent toujours une forme de légèreté dans la galère. Quand on a découvert le cinéma des frères Safdie, on a été très inspirés par son côté ultranerveux, une façon hyperspeed de faire progresser le récit, où on n’a pas le temps de se poser, tout en étant drôle.» C’est peut-être aussi de cette profusion de références que vient leur usage assumé du collage. Une esthétique patchwork qui cadre bien avec l’une des plus grandes craintes des deux cinéastes: ennuyer le public. Et s’il y a bien une qualité (en plus de celles suggérées par ailleurs) que l’on peut reconnaître à Aimer perdre, c’est qu’on ne s’y ennuie pas.
Aimer perdre
Comédie de Lenny et Harpo Guit. Avec María Cavalier-Bazan, Axel Perrin, Michael Zindel. 1h23.
La cote de Focus: 3,5/5
Vivant de petits expédients, Armande Pigeon navigue à vue dans un monde hostile qu’elle affronte à sa façon, en jouant à tout, et surtout n’importe quoi. Et au détour d’un coup de dés, il n’est pas impossible qu’elle brave le défi le plus fou: trouver l’amour. Le film débute avec une grimace d’Armande filmée en (très) gros plan –les scènes suivantes ne craignent ni les fluides corporels ni le sang menstruel. Armande est une fille qui pleure, certes, mais aussi une fille qui se goinfre, qui n’hésite pas à se montrer nue, libérée des injonctions à paraître parfaite. Sous ses dehors de comédie trash et potache, Aimer perdre dresse le portrait d’une jeunesse paumée qui s’en remet au hasard, et pose un regard décalé mais politique sur la précarité comme sur la représentation des femmes à l’écran.
Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici