Philippe Cornet

Tu veux ma photo? Notre coup de gueule face au droit de regard qu’exigent certains artistes

Philippe Cornet Journaliste musique

Signe des temps: en concert ou en dehors, l’artiste veut de plus en plus contrôler son image. Rover, Daho, La Grande Sophie, par exemple, demandent un droit de regard, alors que Taylor Swift se prend pour Napoléon.

La même semaine d’octobre, deux demandes de Focus de pouvoir accompagner une interview d’une séance photos (sur le pouce) sont retournées à la même condition: oui mais l’artiste photographié devra donner son accord sur le choix final des images, avant publication. On rêve? Non, même pas. Pour La Grande Sophie (lire Le Vif du 6 novembre), cette exigence vient en dernière minute alors que le deal semble scellé. Pour Rover, tout est fixé à l’avance, et après réflexion, on décide de jouer le jeu. La Grande Sophie justifie ainsi sa demande: « Oui, je veux contrôler ce qui sort, parce que l’image, c’est mon capital. Et que le regard des gens peut être impitoyable. » Rover (lire aussi le Focus du 20 novembre) ne s’explique pas sur la question, mais le fait qu’il ait perdu du poids accrédite la thèse de paraître aussi physiquement affûté que ne le montre la pochette du nouvel album. Dans les deux cas, la moitié des photos soumises par Focus est « approuvée ». Parfois, la tactique est plus extrême. Ainsi, Jean-Louis Murat (notre photo) nous invitant au coeur de son antre d’Auvergne à l’automne dernier. La consigne du label Pias est « a priori, il ne veut pas de photos, mais à voir sur place ». Sur place justement, de son bureau-sanctuaire aux vaches voisines, Murat, de belle humeur, ne s’oppose à aucun clic. Au final, il autorisera… une seule photo: lui, de dos.

Signe des temps: en concert ou en dehors, l’artiste veut de plus en plus contru0026#xF4;ler son image. Et certains se prennent pour Napolu0026#xE9;on.

Trois expériences proches de l’examen de passage où l’on est soumis au choix de l’autre sans justification aucune. Pas compliqué de comprendre ce que tout cela signifie: maîtriser au mieux l’image via la « promo officielle » de photos diffusées gratuitement par la maison de disques. D’où les grandes sorties à la U2, où le même jeu de clichés inonde la presse internationale, de New York à Pékin. Uniformisation, appauvrissement, industrialisation forcenée de la présentation publique. Même si les clichés officiels sont de qualité -et ils le sont assez souvent-, le journalisme n’est pas « communication », cette maladie contagieuse, amoureuse de Photoshop. Dans un monde où, faut-il vraiment le rappeler, n’importe quel smartphone va disperser quasi en live l’image, elle non contrôlée, sur les réseaux sociaux.

Derrière la ligne

L’été 2015 fut chaud sur le front des concerts. En août au BSF, Etienne Daho demande que les photos prises de lui soient « approuvées » avant publication. Daho n’en est pas à sa première coquetterie. En 2008, aux Vieilles Charrues bretonnes, il décide d’interdire toute prise de vue parce que certains photographes n’ont pas précédemment obtempéré à son injonction: ne prendre que son profil gauche… Devant l’ampleur des protestations, Daho reviendra finalement sur sa grotesque décision. Toujours au BSF, en 2014, Patti Smith impose aux photographes installés dans le frontstage pour les deux morceaux autorisés (1) de se tenir dans un périmètre strictement délimité par une ligne. Loin à droite ou à gauche, avec interdiction de passer d’une zone à l’autre. Alors bien sûr, il y a toujours eu des emmerdeurs -Dylan refuse depuis une éternité toute photo live- mais la palette de caprices semble s’enrichir. L’un des plus bizarres concerne Yusuf Islam/Cat Stevens. En concert à Forest National il y a un an, il fait savoir que rien ne sera possible à l’exception d’images prises pendant le soundcheck. A 17 heures, dans une salle glauque et déserte, on se retrouve en compagnie d’un autre photographe, d’une femme en foulard -présumée Mme Islam-, du promoteur et d’un type qui grogne ses instructions. On doit se mettre derrière le sixième rang, et seulement à droite face à la scène… Yusuf marmonne un titre dans une atmosphère aussi chaleureuse qu’un meeting de notaires, et nous fait vite dégager. Oui, Cat, le type qui charmait les seventies sous ses chansons d’être sensible.

Tout cela n’est que petite bière face à certaines exigences nord-américaines. A Montreux 2015, Lady Gaga interdit tout cliché et fournit une seule image d’elle sur scène, une officielle très retouchée. Mieux encore, Taylor Swift, la fille qui geint sur les pratiques abusives d’Apple Music, toujours cet été, impose initialement aux photographes de signer un contrat, via son tourneur Firefly Entertainment Inc. Celui-ci aurait alors le « droit perpétuel et international d’utiliser toute photographie (de signataire) dans tout but non lucratif dans tous médias et formats, non limité aux publicités et à la promotion ». Bref d’utiliser le travail des photographes à sa guise, s’autorisant même en cas de rupture d’accord de confisquer l’équipement photo… La presse US, via The National Press Photographers Association, se rebiffe et Swift consent à adoucir le douteux contrat. Le problème de la musique actuelle, c’est que l’identité libertaire proclamée par l’« artiste » n’a souvent rien à voir avec sa conduite pratique. On pense évidemment aux Foo Fighters -l’un des succès les plus surestimés de la planète- qui, via Dave Grohl, en font des tonnes sur la cool attitude et le boy-next-door-réchappé-de-Nirvana-devenu-star. En juillet 2015, face à l’effarant contrat exigé par le groupe américain envers les photographes -amenés à céder tous leurs droits, y compris d’auteur-, le quotidien québécois Le Soleil décide d’envoyer au concert… un illustrateur. En Norvège, les rédactions ont signé une charte avec les festivals, stipulant que ceux qui veulent contrôler les images seront boycottés. Enfin une bonne idée.

(1) DANS 90% DES CAS, LES PHOTOGRAPHES NE SONT AUTORISÉS À TRAVAILLER FRONTSTAGE QUE PENDANT LES TROIS PREMIERS MORCEAUX ET SONT ENSUITE PRIÉS DE DÉGAGER, AVEC INTERDICTION DE PRENDRE D’AUTRES PHOTOS DEPUIS LA SALLE.

Pour que les choses soient claires, Focus s’en tiendra désormais à la règle suivante: nous continuerons à demander de pouvoir photographier les artistes. Si le management accepte, il n’aura plus de droit de regard avant publication. Et s’il refuse, nous serons libres de décliner l’interview si nous jugeons essentiel d’avoir des photos in situ, ou d’utiliser -ou non- les photos de presse officielles.

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