Philippe Cornet
Philippe Cornet
Journaliste musique
Opinion

15/02/13 à 14:04 - Mise à jour à 14:04

Usine à rêves

L'ouvrage Sound Factory du Français Stéphane Dorin explore en compagnie d'autres théoriciens du rock, comme Simon Frith, le lien entre musiques populaires et logiques industrielles.

Usine à rêves

La chronique de Philippe Cornet

"Révolutionnaires, les musiques populaires le sont donc bel et bien, à la fois par leurs origines lointaines, dans la naissance du capitalisme industriel et commercial au XIXe siècle et par leur impact, numérique ou non, sur nos manières d'écouter, de voir et de vivre ensemble au début du deuxième millénaire." Voilà ce qu'écrit le sociomusicologue anglais Simon Frith dans l'un des huit chapitres de ce petit bouquin dru de 167 pages traquant les rapports entre création musicale et diffusion industrielle. Frith est le contributeur le plus connu du lot, entamant dès 1978 et son brillant ouvrage The Sociology of Rock l'analyse du complexe édifice qui assaille nos oreilles païennes depuis pratiquement 60 ans. Le rock -au sens générique- est d'ailleurs davantage un sujet d'étude anglo-saxon que francophone, même si le coordinateur de ce Sound Factory est français, et sociologue, rappelant que les choses ont bel et bien commencé outre-Manche. Légèrement plus tard que la première exploitation d'une machine à vapeur en 1712, sans que les préceptes de commercialisation entre charbon et musique ne soient forcément distincts.

Dandy Warhol?

L'idée d'industrie, et donc d'usine, donne deux des plus intéressants moments du livre: le premier, signé Dorin, scrute la manière dont la Factory d'Andy Warhol, à priori arty-élitiste, a sans cesse cherché à agrandir sa base populaire, notamment en vampirisant le Velvet Underground, supposé devenir les nouveaux Beatles. Dorin détaille la "hiérarchie de la gloire individuelle" qui distribue les rôles, du sommet -Warhol, ses collaborateurs directs comme Paul Morrissey- à la base lumpen, pourvoyeurs de services et autres hustlers. La seconde Factory abordée est bien sûr celle du label de disques fondé par Tony Wilson (et son comparse Alan Erasmus) en 1978, alors que l'idée même de révolution semble revenue au goût du jour. La compagnie qui fera faillite en 1992 fonctionne de manière totalement orthodoxe, en tout cas peu capitaliste dans ce Manchester qui fut le premier atelier du monde. Impressionnant comment Tocqueville -cité par l'auteur du chapitre, Vincent Arquillière- décrit les lieux en 1835: "Une épaisse et noire fumée couvre la cité. Le soleil paraît au travers comme un disque sans rayons." Pour peu, on se croirait dans une chanson de Joy Division... En cherchant à définir un cadre à l'industrie de la musique, le livre en arrive à faire la comparaison foot-rock -contribution de Patrick Mignon- et à prendre inévitablement la température du numérique. L'auteur anglais David Hesmond-halgh rappelle qu'au moment où Metallica fit un procès à Napster en 2000, un fan du groupe jeta à la figure de Lars Ulrich ces mots peu industriels mais vengeurs: "Fuck you Lars, la musique nous appartient à nous aussi."

SOUND FACTORY, MUSIQUE ET LOGIQUES DE L'INDUSTRIALISATION, AUX ÉDITIONS SETEUN, WWW.SETEUN.NET

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