Critique scènes : La bonne conscience farcie comme une dinde

© Théâtre de la Toison d'or
Nicolas Naizy Journaliste

Tintin au Congo sous le sapin, ça craint. La nouvelle comédie inédite du TTO, Tout ça ne nous rendra pas Noël, prend la bien-pensance à son propre piège, abordant la question du racisme (et d’autres tout aussi touchy) avec une certaine finesse.

De Noël, on apprécie son esprit de retrouvailles en famille, la surprise des cadeaux, le plaisir d’un bon repas partagé ensemble. Chez Charlotte (Odile Matthieu) et Dany (Pierre Lafleur), les intentions sont là. Mais vu l’atmosphère en coulisse, c’est-à-dire en cuisine, le réveillon risque d’être gâché par plusieurs impondérables. Le retour de Steph (Fred Nyssen), frère prodigue de Charlotte et de ses problèmes de fric et couple, le grand ado, Jefferson (Thibault Packeu) qui préfère palper du bitcoin sur Internet et passer les réjouissances dans sa chambre ou encore le mystère entourant la nouvelle compagne de Will (Thibaut Nève), le pote embourgeoisé, Ariane (Bwanga Pilipili)… Le terrain est miné. Mais si l’entrée et le plat se passent bien, horreur et stupéfaction lorsqu’Ariane déballe le cadeau que lui tend Jefferson… Offrir Tintin au Congo à une jeune femme noire, ça a de quoi plomber l’ambiance et remuer les consciences de chacun.

À la manière du tube de Jaoui et Bacri Cuisine et dépendances, le décor unique de Tout ça ne nous rendra pas Noël, la cuisine des hôtes, se révèle le lieu idéal des confidences et confrontations entre chaque personnage de ce vaudeville de circonstances puisque nous arrivant juste après les réveillons. De circonstances également parce qu’à travers l’intrigue de départ, Albert Maizel, auteur et cofondateur du Théâtre de la Toison d’or, parvient à toucher à un large éventail des questions sociétales. Le racisme évidemment avec l’ouvrage polémique de Hergé et la question de l’héritage colonialiste persistant dans notre quotidien. Cependant, en évitant d’user des poncifs et habituelles ficelles du genre, il nous amène à nous poser les bonnes questions (solidarité, mondialisation, sexisme, genre…), renvoyant à la petite bourgeoisie sa bien-pensance maladroite, pour ne pas dire hypocrite. En soi déjà l’objectif des premiers auteurs boulevardiers.

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null© Théâtre de la Toison d’Or

Hypocrisie ou bien-pensance ?

Il faut entendre Will en chevalier blanc s’offusquer du cadeau offert à Ariane de son accent très béwé. Thibaut Nève régale sur ce plan, parfait dans sa bonne intention qui au final laisse peu de place à l’avis de la victime. On sourit devant l’obsession écolo-bobo de Charlotte à vouloir resserrer les rangs de son foyer par la permaculture, un projet auquel son beau-fils Jefferson oppose le cynisme d’une génération connectée et individualiste. Ce dernier ne fait pourtant que souligner la mascarade pleine de bonne conscience qui anime la soirée (« des cadeaux de cinq euros offerts dans une maison à 3 millions », souligne-t-il). Et la « malheureuse » Ariane dans tout ça ? Presque silencieuse jusque-là, elle semble bien plus préoccupée par son futur parachute doré de grande patronne que par l’insulte qui vient de lui être faite. Car finalement, le problème est-il vraiment Tintin au Congo ?

Les multiples détours et la volonté d’aborder un maximum de sujets grèvent parfois la pièce d’un rythme plus soutenu. Cependant, l’auteur dénoue le fil de son intrigue avec une certaine subtilité, menant patiemment à l’incident perturbateur. Mis en scène par Nathalie Uffner, Tout ça ne nous rendra pas Noël et ses interprètes offrent de bons morceaux d’humour avec sa pointe d’accent belge et son lot de quiproquos. L’occasion de faire à la sortie du spectacle le débriefing de nos festivités. Alors c’était comment Noël avec tonton Roger cette année ?

Tout ça ne nous rendra pas Noël, d’Albert Maizel, mis en scène par Nathalie Uffner. Du mercredi au samedi jusqu’au 5 février. www.ttotheatre.be

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