Baz Luhrmann : « Elvis est toujours resté présent quelque part en moi »

Austin Butler: le King, jusqu’au bout des doigts. © HUGH STEWART
Jean-François Pluijgers
Jean-François Pluijgers Journaliste cinéma

Baz Luhrmann signe une biographie luxuriante d’Elvis Presley – étincelant Austin Butler- dont il envisage le parcours sous l’angle de sa relation avec le colonel Parker.

De Romeo + Juliet à The Great Gatsby en passant par Moulin Rouge! et Australia, Baz Luhrmann a démontré que la démesure n’était pas du genre à l’effrayer. Qualité indispensable, sans doute, pour s’atteler à un biopic sur Elvis Presley, mieux que le King of rock’n’roll, une icône absolue. Et un homme ayant connu un destin pour le moins mouvementé, que le réalisateur appréhende avec le sens de l’hyperbole qu’on lui connaît, tout en veillant à ne pas sacrifier l’émotion à l’exubérance et au fracas de son scintillant Elvis.

Si le cinéaste australien était sans conteste l’homme de la situation, c’est peut-être aussi parce que, de son propre aveu, le King l’a longtemps accompagné: «J’ai grandi dans une toute petite ville, (Herons Creek, en Nouvelle-Galles du Sud, NDLR) à la campagneoù ma famille avait une ferme et tenait une station-service, se souvient-il. Nous allions parfois au cinéma local, et le dimanche, nous avions des matinées Elvis. J’y ai donc vu ce que j’estimais être des films super cool, alors qu’ils étaient sans doute assez ringards, et je me disais: «Waouh, quel mec cool”. Plus tard, à l’époque où je faisais du «ballroom dancing» (une expérience qui lui inspirera son premier long métrage, Strictly Ballroom, en 1992, NDLR), je me souviens avoir acheté un exemplaire de Burning Love à sa sortie, et avoir demandé au DJ de passer cette chanson lors des compétitions. Après, Elvis s’est effacé au profit de gens comme Bowie par exemple, mais il est toujours resté présent quelque part en moi. Et avec le temps, plus j’en apprenais sur lui, plus je me disais: de même qu’Amadeus n’est pas vraiment un film sur Mozart mais plutôt sur la jalousie, peut-être pourrais-je utiliser une partie de la vie d’Elvis pour aborder un point plus vaste. La clé s’est avérée être sa relation avec le colonel Parker, parce que Parker était un bonimenteur.»

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Des hommes, pas des dieux

L’ancrage d’Elvis, c’est donc leur relation, à compter du jour où Parker -incarné par Tom Hanks- entend parler d’un gamin blanc de Tupelo chantant comme un Noir. Venu juger par lui-même lors du Louisiana Hayride, le (faux) colonel n’en croit pas plus ses oreilles que ses yeux, le déhanchement d’Elvis (Austin Butler, stupéfiant) ayant le don d’électriser et plus encore le public, les jeunes femmes en particulier qui tombent en pâmoison. L’Amérique puritaine est aux abois, Parker, lui, pressent les tombereaux de dollars susceptibles de s’accumuler. Elvis assurera le show et lui le volet business dans leur association, de façon tout sauf désintéressée. «Parker est souvent présenté comme le méchant de l’histoire, mais je voulais aussi en faire son propre avocat face à l’opinion publique, et le laisser argumenter, explique LuhrmannCela ne figure pas dans le film, mais une des premières choses qu’il ait faites, à la mort d’Elvis, c’est d’empoigner son téléphone et de dire: «Pressez plus de disques!» Face à cela, on ne peut que penser: «Quel infect bonhomme», à quoi il répondrait: «Oui, mais c’est vous qui achetez ces disques…» Je voulais qu’il puisse donner son point de vue, et qu’il dise: «Ne m’imputez pas la faute, la responsabilité incombe à l’amour que vous portait Elvis et au fait que vous l’adoriez…» Nous adorons ces icônes, et réclamons toujours d’elles un autre film ou un nouvel album, en voulant qu’elles restent jeunes à jamais. Mais ce ne sont pas des dieux, ce ne sont que des humains. Je ne dis pas que Parker avait raison, mais je voulais lui laisser une chance d’alimenter le débat, afin que les spectateurs réfléchissent à tout cela.»

Le propre du bonimenteur est de jeter de la poudre aux yeux, en quoi Tom Parker était assurément passé maître. Non content de déceler le potentiel d’Elvis, il sut modeler sa créature suivant les attentes du public, mais aussi au mieux de son intérêt personnel, signant au passage l’acte de naissance du showbiz à grande échelle devenu. «Quand les gens sont en manque de direction ou d’espoir, ils aiment qu’on leur raconte des histoires, poursuit Baz Luhrmann. Une partie de la nature humaine est aimantée par ces individus qui créent des shows spectaculaires, racontent des énormités et vous aident à vous sentir mieux. C’est très bien dans un contexte de fête foraine, mais dans la vraie vie, quand on fait face à un problème sérieux comme une pandémie, cela peut provoquer une tragédie. Parker m’est apparu comme un personnage fascinant. Était-il bon ou mauvais? Je pense qu’il n’était certainement pas sain pour Elvis ni pour la fin de sa carrière, en raison de ce sombre secret qu’il avait en lui. Elvis voulait aller de l’avant et relever de nouveaux défis, mais il ne pouvait pas aller jouer à Tokyo ou Wembley parce que le colonel l’avait piégé, ce qui l’a finalement conduit à ses addictions. Leur mariage est devenu toxique et destructeur.»

Baz Luhrmann © gettyimages

Le mythe de la jeunesse éternelle

Si Tom Hanks apporte littéralement à Parker la rondeur requise, c’est pour mieux laisser transparaître son côté retors, sa performance étant pratiquement un spectacle à elle seule. Le film n’aurait toutefois pu exister si Baz Luhrmann n’avait trouvé en Austin Butler un Elvis parfait. Ce dernier avait anticipé le casting, envoyant au réalisateur une vidéo où il interprétait Unchained Melody. «Cela ressemblait moins à une audition qu’à une mise à nu émotionnelle, raconte le cinéaste, qui décide de le rencontrer. J’ai alors reçu un appel de Denzel Washington, que je ne connais pas personnellement mais qui avait été son partenaire dans The Iceman Cometh à Broadway, et qui m’a dit: «La décision t’appartient, mais je peux t’assurer n’avoir jamais vu quelqu’un avec une telle éthique de travail. Et pendant deux ans, Austin n’a jamais cessé d’être Elvis, de travailler Elvis, jouer Elvis, chanter Elvis, vivre Elvis. Nuit et jour, et jour et nuit.»Pour un résultat que l’on serait enclin à qualifier de stupéfiant.

Luhrmann, lui, poursuit une carrière étonnante, qui l’a vu tutoyer régulièrement le mythe de la jeunesse éternelle, comme pour mieux se soustraire à l’usure du temps. «J’ai toujours voulu faire des films pour le futur, opine-t-il. Et cela, parce que je ne voulais pas, quand je me retrouverais où j’en suis maintenant, proche de la soixantaine, avoir tourné des films qui étaient hip en leur temps mais qui aient perdu leur pertinence. J’ai essayé de faire des films qui resteraient: je ne peux prétendre à la jeunesse éternelle, mais les films bien. Quand Romeo + Juliet est sorti, un critique influent a écrit: “Mais où diable y a-t-il un public pour un Shakespeare qui a été balancé dans un bus venant en sens inverse?» Ce film a un public plus important aujourd’hui que lors de sa sortie. C’est intéressant que vous souleviez la question, parce que je ne me sens pas vraiment différent. Je ressens d’autres émotions, mais je ne me suis jamais dit qu’il fallait que je laisse tomber ceci ou cela. Disons que je souscris à la philosophie du vieillir gracieusement.»

Elvis, face et profil

Austin Butler se révèle tout simplement bluffant sous les traits du King, allant au-delà du mimétisme et de la voix pour approcher de sa vérité.

Un biopic sur Elvis Presley, le projet était dans l’air depuis quelque temps déjà. Mais alors que la rumeur hollywoodienne citait Harry Styles, Ansel Elgort ou Miles Teller pour incarner le King à l’écran, Baz Luhrmann a bluffé tout le monde en choisissant un relatif inconnu, Austin Butler. Pour l’acteur californien, dire que ce film constitue un tournant est un euphémisme: s’il était apparu dans The Dead don’t Die, de Jim Jarmusch, avant de camper Tex Watson dans Once upon a Time… in Hollywood, de Quentin Tarantino, rien de comparable avec Elvis, un biopic qu’il porte sur les épaules, se révélant tout simplement bluffant. Et pour cause, le comédien ayant conçu une véritable obsession pour le rôle, n’attendant pas le début des auditions pour envoyer au réalisateur une vidéo où il jouait et chantait Unchained Melody, non sans s’immerger totalement dans le personnage. «Jouer Elvis était un défi à la fois physique et mental, observe-t-il lors d’une conversation virtuelle, quelques jours après la première du film au festival de Cannes. Il fallait à la fois dépouiller l’icône et le personnage d’Elvis pour accéder à son humanité, tout en restant précis et méticuleux sur sa voix, ses mouvements, et la façon dont ils ont évolué avec le temps. Heureusement, j’ai eu un an et demi avant le tournage pour me préparer, ne faisant rien d’autre que m’y consacrer afin de trouver la vérité d’Elvis autant qu’il m’était possible de le faire.» Manière de s’approprier les intonations, la voix -Butler chante dans les prestations live du jeune Elvis-, le déhanchement et autres caractéristiques du King, et, pourquoi pas, d’approcher de son âme.

Crise existentielle

Elvis Presley, Austin Butler en avait une connaissance superficielle avant de se lancer dans le projet. «Je connaissais un peu sa musique, certains de ses films et quelques images emblématiques, raconte-t-il. Ma grand-mère était au lycée en 1956, quand Elvis est devenu célèbre. À son contact, et à celui de ma mère, je connaissais ses chansons des années 50, mais beaucoup moins celles des années 70, qui se sont avérées une mine d’or quand j’ai eu l’occasion de les découvrir, certaines comptant désormais parmi mes favorites. Explorer sa vie a aussi été une expérience passionnante: en apprenant des choses sur lui, je suis passé du stade de fan à celui d’éprouver de l’amour. Je n’ai jamais aimé autant quelqu’un que je n’ai pas rencontré, parce que j’ai passé deux ans de ma vie à essayer de le comprendre jusqu’à son moindre souffle. J’ai beaucoup d’empathie et d’attention pour les éléments constitutifs de son existence: le bon, le mauvais et le laid…» On devine que, tant par sa durée que par son intensité, cette immersion l’a marqué en profondeur. Austin Butler confesse d’ailleurs avoir traversé une sorte «de crise existentielle» après avoir dû raccrocher les habits de lumière du King. «J’ai dû me rappeler qui j’étais et réapprendre à être moi-même», soupèse-t-il. Avant de s’arrêter à l’un des enseignements qu’il a retirés de l’expérience: «J’en ai gardé beaucoup de choses. L’une d’elles, c’est que ma relation à la peur a vraiment changé, parce que j’ai traversé beaucoup de moments où je ressentais une immense responsabilité, et avec elle un tel sentiment de terreur doublé d’un syndrome d’imposture, que j’avais le sentiment qu’elle pourrait m’écraser. Puis, en travaillant et en avançant, j’ai réalisé que ces sentiments pouvaient être présents, mais qu’ils ne m’empêchaient pas de faire le boulot, ni d’être là, de laisser vivre la musique à travers moi pour toucher le public. Cela a constitué une expérience très puissante, qui a vraiment modifié mon ressenti de la peur dans mon existence.(…) J’ai connu beaucoup d’épiphanies et de révélations tout au long de ce parcours.»

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