Séries d’anticipation: le futur n’est plus ce qu’il était

Black Mirror © DR
Nicolas Bogaerts Journaliste

Les scénarios-catastrophes colonisent les séries depuis une bonne paire d’années. Politique, économie, environnement, technologie: c’est à se demander à quel sauce le futur va nous manger.

Des femmes pondeuses soumises à l’exploitation de leur fécondité et à l’esclavage par une caste masculine ultraviolente et dominatrice qui en fait les membres d’une sous-humanité. Un navire militaire rentré d’une mission polaire pour découvrir que son équipage compte parmi les derniers survivants d’une catastrophe qui a ravagé les continents. Des États-Unis assujettis aux forces de l’Axe germano-nippon au sortir d’une Seconde Guerre mondiale dont la fin n’aura pas été celle écrite par l’Histoire. Un pays assommé de paranoïa qui impose la transparence absolue jusqu’à la nudité de ses citoyens. Des individus aliénés par les dérives d’une société technolâtre obnubilée par le contrôle et l’avènement de l’humain augmenté. The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate), The Last Ship, The Man in the High Castle, Black Mirror, Electric Dreams, Nu, Ad Vitam ou encore Trepalium: les récits d’anticipation et les dystopies (ou contre-utopies) surfent-ils sur nos craintes ou nos fantasmes millénaristes? Racontent-ils quelque chose du contemporain dont ils s’efforcent de grossir le trait pour en accentuer les zones d’ombres et nous avertir?

Dire l’abominable

Contrairement à l’utopie, la dystopie imagine des futurs pervers où s’épanouissent la ruine de nos modèles démocratiques (encore) existants, la réalisation extrême des processus de domination, d’emprise sur fond d’effondrement des ressources. Dans le prolongement des classiques que sont 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, mais aussi de Fahrenheit 451, Orange mécanique ou Blade Runner, les séries télé constituent aujourd’hui le mode d’expression privilégié de nos questionnements. La fascination pour un futur épanouissant, où les machines et un certain ordre politique travailleraient globalement pour le bien d’une communauté unifiée contre un mal destructeur, y a laissé place à la sidération et un avenir où la technologie et les humains qui l’utilisent oeuvrent à notre perte, à l’aliénation de strates entières de la population, à la violation permanente de l’intime, des ressources naturelles, du monde. Leur programme commun: dire l’abominable. Et le montrer.

The Man in the High Castle
The Man in the High Castle

La catastrophe qui arrive

Il n’est pas étonnant de voir des cataclysmes ou des épidémies comme déclencheurs de scénarios qui remettent en question nos gestions démocratiques des crises écologique, migratoire ou sanitaire, qu’il s’agisse des séries The Last Ship, Cordon, ou encore The 100, qui imagine une Terre rendue inhabitable, sur laquelle des délinquants sont envoyés en mission d’exploration par une élite vivant sur orbite (littéralement). Le Brésil, épicentre depuis les années 80 d’une catastrophe écologique d’ampleur mondiale -et toujours en cours- qui grignote ou détériore la forêt amazonienne, est le théâtre de 3%, créée en 2016. Curieusement, ses deux saisons (seize épisodes) n’en font pas leur axe narratif, mais préfèrent se centrer sur les épreuves en mode téléréalité qui permettent aux 97% des plus pauvres de prendre un improbable ascenseur social pour rejoindre les 3% de personnes les plus riches. En cela, les fantasmes de régulation sociale à l’oeuvre dans les séries dystopiques découlent également de cette impression qu’une régulation drastique de la population mondiale nous sera un jour imposée comme seul remède à une empreinte humaine exponentielle. Plutôt que de renoncer à son train de vie, la classe dominante diminue le nombre de passagers du convoi: ce sont les régimes ségrégationnistes de Colony ou The Dome (adapté d’un roman de Stephen King). En France, la minisérie Trepalium creuse un sillon similaire (les moyens et la qualité visuelle en moins), en décrivant une société dont les 80% de chômeurs vivent dans une « Zone » éloignée de la « Ville ». Ce mélange de frères Dardenne et de Philip K. Dick souligne les débats actuels autour du principe de solidarité.

Nu
Nu

Quand l’individu disparaît

Cette « société vicieuse, perverse, dans laquelle les droits humains universels sont foulés » décrite par le penseur italien Arrigo Columbo est admirablement mise en images dans les deux saisons de La Servante écarlate (adapté du roman éponyme de Margaret Atwood, édité en 1985). Ce récit de la réalisation ultime de la domination masculine sur une société en pleine crise de fécondité est une chambre d’écho aux débats sur la question de l’égalité hommes-femmes. Toutefois, le sort réservé à June, l’héroïne incarnée par Elisabeth Moss dans l’épisode 10 de la deuxième saison a, c’est le moins qu’on puisse dire, suscité une immense vague d’émotion sur la Toile. Plusieurs critiques se sont demandé si les créateurs n’avaient pas, par souci extrême de réalisme, rejoint le camp des oppresseurs.

Ces visions de cauchemars peuvent aussi laisser la place à des satires qui dénoncent le mauvais devenir d’une société absurde. Remarqué au dernier festival Séries Mania à Lille, Nu d’Olivier Fox montre une France littéralement déshabillée par un souci extrême de transparence. Sa nouvelle devise, Liberté, Égalité, Nudité est inscrite dans une loi votée en 2021, obligeant chacune et chacun à vivre nu dans un environnement hyper hygiéniste, alors que les données personnelles sont en libre accès. Difficile de ne pas voir dans cette situation absurde la tentative de catharsis d’une France post-attentats et la fragilité de nos valeurs démocratiques. Ici, la catastrophe ne naît pas des forces de la Nature, mais de la disparition de l’individu. En jouant avec une version alternative de l’Histoire (ce qu’on appelle une uchronie), imaginant un IIIe Reich, un Empire nippon victorieux et une Amérique en zone occupée, The Man in the High Castle (adapté du roman de Philip K. Dick) montre la fragilité de ces valeurs démocratiques et solidaires somme toute récentes et le risque qu’elles ne soient qu’une parenthèse trop vite oubliée, tout en pointant des similitudes entre le fascisme historique et des postures politiques actuelles qui n’ont rien à lui envier.

Trepalium
Trepalium© Kelija/Jean-Claude Lother

Habiter le réel et la technologie

« Voilà ce qui nous attend si on ne prend pas garde », semblent nous dire ces récits dystopiques ou d’anticipation. Alors oui, les catastrophes, oui les régimes totalitaires. Mais s’il est bien une cinquième colonne qui a investi nos quotidiens, nous espionne et pourrait bien renverser l’ordre naturel, c’est celle des machines. Prêtes à nous piquer notre place au sommet de la pyramide et nous renvoyer à notre condition de larve monocellulaire. Mais dans Westworld, Humans, Black Mirror ou Electric Dreams, la manie humaine d’habiter à la fois le réel et la technologie trahit leur appétit dévorant de contrôle. Cette critique d’une société technolâtre se prolonge dans la française Ad Vitam (avec Yvan Attal) d’un questionnement à la fois spirituel, philosophique et politique, sur la marotte des humains augmentés et le délire d’une vie éternelle. D’une manière générale, les séries dystopiques entendent conscientiser ou surfer sur les inquiétudes réelles d’une société en pleine accélération, lui faire prendre conscience d’un danger, la faire réfléchir sur le présent, sur les phénomènes de totalitarisme, d’aliénation et d’acculturation.

Electric Dreams
Electric Dreams

Avertissement sans frais

L’historien polonais Bronislaw Baczko écrit dans Lumières de l’utopie, en 1978 (1): « L’anti-utopie est une expression parfois plus corrosive et puissante que l’utopie… pour dénoncer le monde présent. » Réussies, les séries dystopiques nous mettent en garde contre les risques anti-démocratiques (alors que les grandes utopies politiques sont mortes avec le XXe siècle), les bouleversements climatiques, la destruction des ressources naturelles, les modifications génétiques, le contrôle informatique… Ratées, elles en prolongent les craintes au risque d’induire, par sidération, la réalisation précipitée de leur objet. Historien médiéviste à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, à Paris, Sylvain Piron s’est penché sur les racines idéologiques de notre culture de la surexploitation des richesses et de l’effondrement de l’équilibre environnemental (2): « Depuis que la réalité du changement climatique s’est imposée à tous les esprits éclairés il y a une trentaine d’années, l’imaginaire catastrophiste prolifère sous de nouvelles formes, que ce soit au cinéma ou dans la littérature de science-fiction où les « dystopies post-apocalyptiques » constituent désormais un genre à part entière. » Comment l’accomplissement de notre maîtrise du monde, de la rationalité scientifique, a-t-il rendu le réel si potentiellement intolérant et intolérable par voie de fiction? « Les sociétés comme les humains ont une grande part d’inconscient… Eh bien on se prépare inconsciemment au pire par la fiction, puisque le pire est à notre porte. On sait qu’on arrive dans le désastre. J’ai deux filles adolescentes et lorsque j’observe ce qu’elles lisent et regardent, c’est assez terrifiant: c’est comme si elles se préparaient mentalement à un désastre. » Qui a dit génération désenchantée?

(1) Bronislaw Baczko, Lumières de l’utopie, Payot, 1978.

(2) Sylvain Piron, L’Occupation du monde, Zones sensibles, 2018.

Dystopie en séries

Ad Vitam (2018)

La régénération cellulaire et la vie éternelle ne sont plus uniquement souhaitées, mais recommandées dans la société ici dépeinte. Un flic de 120 ans (incarné par Yvan Attal) enquête sur un suicide collectif de mineurs, crime ultime contre cette nouvelle loi d’airain. La création de Thomas Cailley (Les Combattants), certes parfois maladroite dans sa narration, est une réussite dans sa réalisation atmosphérique, teintée de spiritualité. Garance Marillier (Grave) y est absolument brillante. Suivant de peu Trepalium et d’autre séries francophones d’anticipation singulièrement oubliables, Ad Vitam pourrait bien être le point de référence du genre dans la langue de Jules Verne.

The Handmaid’s Tale (2017-)

Elisabeth Moss est grandiose dans cette adaptation du roman dystopique de Margaret Atwood, récit culte outre-Atlantique mais passablement méconnu. La première saison a été une caisse de résonance idéale à celles et ceux qui n’ont de cesse de pointer la domination masculine et ses dangers potentiels, physiques, psychiques, pour les femmes. Le degré de soumission des femmes « pondeuses » exploitées par les hommes effrayés par la crise démographique est parfois difficilement soutenable. Serti d’une réalisation qui magnifie les enjeux et le jeu des actrices et des acteurs, Handmaid’s Tale, dont la deuxième saison divise plus que la première, est l’acmé du récit dystopique.

Black Mirror (2011-)

Étienne de La Boétie aurait peut-être adoré la série d’anthologie signée Charlie Brooker, tant elle semble illustrer son Discours sur la servitude volontaire écrit en 1576. Car c’est guidés par les meilleurs intentions que les protagonistes de chaque épisode entrent dans les tourments de l’aliénation technologique. Les horizons horrifiques et les situations cauchemardesques dans lesquelles sont plongés les protagonistes éveillent les questions les plus pertinentes sur nos usages du high-tech. Capable de donner à chaque épisode un genre différent (comédie, SF, drame, policier…), la série a connu une 4e saison en demi-teinte: moins noire, sa proximité avec le réel (application de surveillance d’enfants, usurpation d’identité…) lui a donné une redondance un peu glauque.

The Leftovers (2014-2017)

La présence de la série de Damon Lindelof dans ce palmarès peut étonner. Et pourtant: en imaginant les répercussions sur la psyché collective de la disparition simultanée et non expliquée d’une partie significative de l’Humanité, The Leftovers et ses acteurs sublimes ont ouvert les vannes de la spéculation philosophique, spirituelle et politique. Dans le sens noble de ces termes. Quelles réponses les religions, les croyances, les organismes publics, les individus eux-mêmes donnent-ils à l’inexpliqué? Comment le deuil impossible renverse-t-il complètement nos valeurs et quel chemin trouver pour nous retrouver? Entre récit d’anticipation et fable initiatique, The Leftovers ont fait de la dystopie notre pain quotidien.

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