Pandore, la nouvelle série RTBF, appuie là où ça fait mal

Nicolas Bogaerts Journaliste

La nouvelle série RTBF est une radiographie des fractures souvent inavouées de la Belgique. Anne Coesens, Savina Dellicour et Vania Leturcq, ses créatrices, mettent le doigt là où ça fait mal. Entretien et critique.

Un homme politique libéral qui vire populiste; une juge d’instruction déchirée entre devoir, démons et loyauté familiale; une jeune militante féministe victime de viol qui n’entend pas la fermer pour autant; une justice qui vacille; un média qui souffle sur les braises: Pandore révèle les maux contemporains de la société belge, traversée par la confusion et les inégalités. Rencontre avec l’actrice Anne Coesens, les réalisatrices Savina Dellicour et Vania Leturcq, aux manettes de cette série sombre et complexe.

Culture du viol, racisme, opportunisme politique, défaillances de la justice: Pandore aborde, dès son premier épisode, pas mal de sujets brûlants. Comment est née l’idée de les articuler?

Vania Leturcq: Tout est parti de notre besoin à toutes les trois de parler de la situation du droit des femmes, ici, aujourd’hui. Nous avons commencé à chercher les intrigues qui allaient pouvoir illustrer le fait que dans des pays tels que le nôtre, qui ont l’air assez égalitaires, il y a toujours beaucoup d’endroits où il faut se battre pour le droit des femmes. Dans quels milieux, quels contextes cela se manifeste-t-il? Quelles sont les situations, les arches narratives qui vont nous permettre d’en parler? Sont apparus les domaines de la justice, de la politique, des médias et plus généralement le traitement des affaires d’agressions sexuelles.

Savina Dellicour: Quand nous avons commencé à écrire, chacune d’entre nous est arrivée avec des éléments qui semblaient importants. Anne avait envie de développer le personnage de la juge, Claire, pour explorer le poids des responsabilités, l’impact que ses décisions peuvent avoir sur les individus. Sa carrière importante ouvrait la possibilité de questionner aussi les répercussions dans sa vie, notamment familiale. Le personnage de Mark Van Dyck, qui cherche à prendre la tête de son parti, est arrivé quand nous lui avons cherché un antagoniste. Avoir un homme politique qui se laisse séduire par le populisme à des fins électorales nous a semblé assez emblématique.

Anne Coesens: En revanche, donner au personnage de Mark une dimension extrême aurait été trop évident et la menace, trop apparente. C’est beaucoup plus pervers, perfide, insidieux quand ça émane de quelqu’un qui prône la défense des femmes à des fins utilitaristes, pour soutenir un discours opportuniste, anti-immigration.

Vania Leturcq:
Vania Leturcq: « En Belgique, il y a toujours beaucoup d’endroits où il faut se battre pour le droit des femmes. »

Comment avez-vous élaboré ces intrigues et ces personnages très ancrés dans le réel?

Vania Leturcq: Au départ, on ne connaissait rien aux domaines politique et judiciaire. On a fait un gros travail de recherche et de documentation. C’était hyper important que tout ce qu’on écrive soit plausible, même si la démarche dramatique peut distendre un peu la réalité. Nous avons fait en sorte d’être relues par des avocats, greffiers, policiers, juges d’instruction. À chaque étape, à chaque changement, on vérifiait que ce soit crédible, plausible.

Savina Dellicour: Willem Wallyn, réalisateur et scénariste de De 16, une série politique flamande, a été aussi notre script doctor. Il a été avocat et connaît bien la politique. Il nous a fait beaucoup de retours très précieux, nous a encouragées à ne pas juger nos personnages, à ne pas les rejeter trop vite dans les extrêmes, à comprendre à chaque étape pourquoi ils font les choses. Il nous a aussi poussées à faire en sorte qu’ils commettent des erreurs, qu’ils ne soient pas manichéens, et à ne pas faire une série à charge.

Travailler à trois mains, c’est aussi faire face à des divergences?

Vania Leturcq: Ça a été aussi tout un processus d’apprendre à accepter nos divergences. Là aussi, Willem nous a conseillé d’aiguiller nos différents points de vues vers les personnages. C’était une manière de ne pas faire une série qui soit uniquement militante, une occasion de multiplier les perspectives pour montrer toute la complexité du monde dans lequel nous évoluons.

Pandore, la nouvelle série RTBF, appuie là où ça fait mal

Claire, juge d’instruction très compétente et pugnace, semble abonnée aux mauvais choix dans le privé. Qu’est-ce qui l’attire vers le précipice?

Anne Coesens: C’est souvent quand on ne va pas bien qu’on fait des bêtises. D’emblée, elle perd ses repères dans un dilemme tragique: choisir la loyauté à son père ou sa droiture, son sens de la justice -elle décide de ne pas l’avertir de la perquisition qui le vise dans le cadre de l’enquête politico-judiciaire sur son parti. Sa décision a une issue tragique pour son père et sa famille. Elle fait le choix de la justice, mais ça ne vient pas sans une forme de culpabilité, qu’elle doit gérer tout au long de la série. Ça la met dans une fragilité qui, additionnée au poids de l’âge et de ce que ça représente pour une femme, la déstabilise profondément. De plus, elle perd pied face à cette sordide affaire d’agression sexuelle. C’était intéressant de la mettre dans une si grande fragilité qu’elle n’arrive plus à bien séparer ses sentiments personnels de son travail. La frontière, qu’elle avait bien définie au départ, devient poreuse. Elle va prendre le risque de se rapprocher un peu trop de la victime, Ludivine, dont les sentiments et le vécu vont la confronter aux siens. Elle va faire des erreurs de jugement, devenir partiale et perdre en crédibilité. C’est quand il perd pied qu’un personnage devient intéressant.

Vania Leturcq: La question de l’âge est cruciale pour comprendre Claire. Il y a une pression importante sur elle, en tant que femme.

Anne Coesens: Elle est emportée par une peur de vieillir. Elle dit: « C’est comme un chemin sous mes pas, je ne pouvais que le suivre« . Tant de choses se bousculent dans sa tête. Elle est dans un moment où elle n’est plus capable d’avoir un jugement sensé sur ce qu’elle est en train de vivre. Elle entame une liaison avec la mauvaise personne. Elle se dit qu’à son âge, il y a peut être une dernière passion à vivre, une dose d’extase suffisante pour tenir jusqu’à la tombe.

Pandore, la nouvelle série RTBF, appuie là où ça fait mal

Comment avez-vous approché la réalité de la militance féministe et l’avez transposée dans ce groupe de jeunes femmes qui luttent avec Ludivine pour la libération de sa soeur, détenue au Maroc?

Anne Coesens: C’était particulièrement important pour nous de ne pas faire d’erreurs et de rester crédibles sur ce sujet-là. On a d’abord longuement rencontré une ancienne Femen belge, qui nous a conseillé beaucoup de lecture. Et puis ça a été un gros travail avec les comédiennes.

Vania Leturcq: La manière avec laquelle elles se sont emparées de leur rôle était formidable. Elles ont été d’emblée soudées, ont créé une dynamique de groupe, pris leurs responsabilités sur ce qu’elles avaient à jouer. Certaines étaient d’ailleurs déjà engagées sur ces questions. Il fallait, de notre côté, rester crédibles pour parler, à nos âges, de jeunes filles de 20 ans, surtout au niveau du langage, de l’énergie, du rythme. Il y a des mots qu’on ne dit plus aujourd’hui, des injures misogynes ou homophobes.

Anne Coesens, Vania Leturcq et Savina Dellicour.
Anne Coesens, Vania Leturcq et Savina Dellicour.© Emmanuel Laurent

La scène du viol dont est victime Ludivine est particulièrement réaliste. Comment l’avez-vous envisagée?

Savina Dellicour: C’était effectivement une scène très difficile et délicate à mettre en place. On l’a fait dans un climat très respectueux. Dans les séances d’écriture et de préparation, Vania avait apporté les écrits d’Iris Brey sur le regard féminin dans la fiction et ça nous a vraiment beaucoup aidées pour donner un point de vue le plus juste possible. Dans le découpage, j’ai fait attention à être dans le point de vue de la victime, de ne pas faire quelque chose d’esthétique.

Vania Leturcq: Ça a été un gros morceau à porter pour Savina, qui a tourné la scène, et pour Salomé Richard, qui joue Ludivine. L’important était vraiment de faire sentir qu’on ne faisait pas ça gratuitement. Ça a donné lieu à pas mal de discussions en amont avec Salomé et les garçons qui jouent les agresseurs. L’important était de ne pas édulcorer la réalité de ce qu’on allait raconter. De montrer qu’on s’en sort très mal, y compris dans la durée.

Après le viol, le parcours de Ludivine est particulièrement complexe, chaotique. Elle s’isole de tout le monde, y compris de sa famille et de ses camarades militantes, et oscille entre combativité et résignation.

Vania Leturcq: Salomé Richard a énormément contribué à cette dimension. Elle nous a sensibilisées à la nécessité de ne pas considérer Ludivine uniquement comme une victime. On a creusé ensemble son personnage pour lui donner de l’épaisseur, de la complexité et la capacité de se redresser. Elle était déjà quelque chose avant le tournant dramatique du viol: comment cet événement va bouleverser ou pas qui elle est? Il y a eu énormément de questions pour ne pas en faire un cliché, un archétype et qu’elle continue à exister avec son moteur principal, qui est de retrouver sa soeur. C’est un personnage tragique et c’était important de ne pas l’édulcorer.

Anne Coesens: Dans le mythe grec de Pandore, lorsque celle-ci referme la boîte après avoir libéré les maux qui vont frapper l’humanité, seule l’espérance y demeure. Car le pire des maux est en réalité la résignation. Ce qui maintient debout nos personnages de femmes, ce qui nourrit leur endurance face à l’adversité, c’est qu’elles décident de se dresser, de se battre plutôt que de renoncer, et de céder à la résignation.

Pandore

Série créée par Anne Coesens, Savina Dellicour et Vania Leturcq. Avec Anne Coesens, Yoann Blanc, Salomé Richard. Le dimanche à 20.55 sur La Une. ***(*)

Pandore, la nouvelle série RTBF, appuie là où ça fait mal

La nouvelle série RTBF, co-écrite par l’actrice Anne Coesens (La Trève) et les réalisatrices Savina Dellicour (Tous les chats sont gris) et Vania Leturcq (L’Année prochaine), démarre d’emblée sur une pelote d’intrigues un peu trop reserrées. Mais leur déroulement, par un effet d’entraînement intelligemment mis en scène, va précipiter ses protagonistes dans un destin tragique dont tous ne sortiront pas indemnes. La juge d’instruction Claire Delval assiste impuissante à la chute de son père, fondateur du Parti Libéral. Jeune espoir de ladite formation politique, Mark Van Dyck veut s’engouffrer dans la brèche mais, recalé par la direction, décide de suivre sa propre voie populiste. De retour d’un happening Femen au siège du parti pour réclamer la libération de sa soeur, la jeune militante Ludivine est victime d’un viol collectif, filmé en secret par un témoin mal intentionné. En dix épisodes, sur fond d’enquête et de répercussions médiatiques, Pandore livre le portrait d’une société belge dont les corps institutionnels et leurs membres sont en souffrance, où l’entre-soi dévore les velléités de renouveau. Anne Coesens, tout en prestance tourmentée, Yoann Blanc, inquiétant, et Salomé Richard, en phénix incandescente, mènent une danse macabre dans une ville sous tension. Volontiers mélancolique, claustrophobe et percutante à la fois, la réalisation de Savina Dellicour et Vania Leturcq rend un hommage vibrant à Bruxelles la foutraque autant qu’aux femmes qui y luttent au quotidien contre le sexisme et la violence, réelle ou symbolique.

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