Opinion

Laurent Raphaël

L’édito: La malédiction des riches

Laurent Raphaël Rédacteur en chef Focus

Le malheur des uns… On connaît la formule. Elle s’est encore vérifiée violemment durant la pandémie. Pendant que les plus fragiles basculaient en masse dans la pauvreté (100 millions de personnes selon les calculs de la Banque mondiale), les ultra-riches, eux, s’en mettaient plein les poches déjà pleines. Résultat: le monde est encore plus inégalitaire après qu’avant la crise sanitaire.

Concrètement, selon le dernier Rapport sur les inégalités mondiales, 2.750 milliardaires possèdent désormais 3,5% de la richesse mondiale alors que la moitié la plus pauvre de la population (soit pas loin de 4 milliards d’individus) se partage à peine 2% du gâteau. Les grosses fortunes ont engrangé 3.600 milliards d’euros de patrimoine (soit l’équivalent du PIB de… l’Allemagne) au cours des deux dernières années. Autrement dit, la crise aura été une très bonne affaire pour tous les Crésus de ce monde.

Où est la logique là-dedans? Il ne faut pas être un militant du PTB pour admettre que quelque chose ne tourne pas rond dans la mondialisation. La théorie du ruissellement qui prétend qu’une politique fiscale accommodante pour les riches profite à toute l’économie ressemble de plus en plus à un mythe inventé par les puissants pour faire avaler la pilule de l’inégalité. Maigre consolation, l’Europe est la région où les disparités sont les moins flagrantes. Grâce à une fiscalité un poil plus solidaire qu’ailleurs et grâce au matelas de la sécurité sociale qui permet d’amortir un peu le choc.

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La sécheresse implacable des chiffres ne dit pas la souffrance, l’humiliation, la honte, le goût amer de l’échec des uns, ni l’opulence, la vanité, l’extravagance, le sentiment de supériorité des autres. Mais autant on peut se faire une idée assez précise de ce que signifie vivre dans le dénuement le plus complet, par expérience personnelle ou par les nombreux récits relatant les galères des plus démunis, du Germinal de Zola au Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, autant on ne peut que fantasmer la vie des super-riches, qu’on ne croise pas à tous les coins de rue.

Pour appréhender cet univers clos, ce carré VIP de l’existence, et dépasser l’image bling-bling qu’en donnent certains documentaires racoleurs ou comptes Instagram frimeurs, il faut soit s’en remettre aux observations des rares témoins qui ont pu pénétrer leurs forteresses -on pense en particulier aux travaux Dans les beaux quartiers des sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot. Soit se fier aux indices divulgués par la fiction. C’est ce qui fait l’intérêt d’une série télé comme Succession, dont la troisième saison vient de s’achever sur HBO.

Sorte de Dallas de l’ère digitale, où l’information a remplacé le pétrole, cette création s’inspire librement de la vie du magnat Rupert Murdoch pour nous conter les querelles intestines du clan Roy, famille surpuissante à la tête d’un empire actif dans les croisières, les parcs d’attractions et surtout les médias, sa chaîne ATN, clone de Fox News, faisant la pluie et le beau temps de l’opinion populaire américaine.

Au-delà du défilé des jets privés et des hélicoptères pour aller chasser en Europe ou pour un week-end de crise dans une des propriétés paradisiaques, quels enseignements tirer de la vie des milliardaires? Primo, que l’adage « diviser pour mieux régner » semble avoir été inventé pour cette caste de privilégiés. Le patriarche, le redouté Logan Roy, excelle dans ce domaine, s’appuyant sur la rivalité de ses propres enfants pour asseoir son pouvoir. Deuxio, que l’argent achète tout, et notamment le silence des gêneurs. Il permet même de faire et défaire les rois. En l’occurrence les présidents. Tertio, que quand on est assis sur une montagne d’argent, la seule chose qui compte, le graal, c’est le pouvoir. Une drogue dure. Cette famille dysfonctionnelle dont l’empreinte carbone atteint des records n’a pas l’air pour autant plus heureuse qu’une autre. Ça se déchire, ça se trahit comme chez Shakespeare. Ou comme au Cluedo. Car c’est un peu la malédiction des riches: il y a toujours quelqu’un prêt à vous planter un poignard dans le dos pour prendre votre place…

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