Critique | Magazine

Scylla, rappeur de fond

3,5 / 5
Scylla, plus que jamais dans l’introspection sur Éternel. © ROMAIN GARCIN
3,5 / 5

Album - Eternel

Artiste - Scylla

Genre - Rap

Label - Pias

Critique - L.H.

Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Sur son nouvel album, Éternel, Scylla synthétise plus que jamais racines rap et envies de chanson, rimes cogneuses et grands élans introspectifs.

L’autre jour, j’ai été invité à participer à un hommage à Polnareff, sur France 2. Chaque artiste pouvait reprendre un de ses morceaux. Mais comme je n’en trouvais aucun que je pouvais réellement m’approprier dans ceux qui restaient, j’ai proposé une création originale. J’ai écrit le texte en 24 heures. Le lendemain, je me retrouvais devant les caméras pour enregistrer dans les conditions du direct, en une prise, avec Polnareff juste devant moi. C’était marrant, une belle expérience.” La vie est pleine de surprises. Celle-là, toutefois, Scylla n’a vraiment pas dû la voir venir. Lui, le rappeur bruxellois, programmé dans un prime time de France 2, aux côtés de Bruel et Marc Lavoine… Improbable. À moins que? Il suffit d’écouter son nouvel album, Éternel, pour réaliser que si Gilles Alpen de son vrai nom n’a pas tout à fait abandonné ses fondamentaux rap, il s’est aussi donné la possibilité de s’en éloigner. “Au-delà du genre, ma première compétence, mon premier amour, c’est la plume.

La grande bascule date de Pleine lune, en 2018, en duo avec le pianiste Sofiane Pamart. Les deux se sont rencontrés à l’époque du premier album, Abysses en 2013, et collaboré plus intensément sur Masque de chair en 2017. Mais c’est vraiment avec le piano-voix de Pleine lune que Scylla marque la rupture. “Sofiane m’a donné le goût du risque.” En l’occurrence, il a été payant. En plein boum de la scène rap belge, Scylla passe volontiers pour un “ancien”. Il réussit pourtant, non pas à surfer sur la vague, mais bien à consolider et élargir sa propre fan base. Sans grand tralala médiatique, presque en circuit fermé, pour celui qui reconnaît “se méfier”. Sur Inclinaisons, l’un de ses nouveaux titres, il glisse d’ailleurs cette remarque qu’on a dû lui faire quelques fois: “Tu donnes trop l’impression d’être enfermé sur toi-même et ton public.

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Justement, a-t-il une idée de qui est son public? “Il est très diversifié. La moyenne d’âge doit tourner entre 20 et 35 ans, mais il y a aussi des plus jeunes, des plus vieux. Il y a aussi ceux qui sont là depuis le début, qui me parle même d’Opak, mon premier collectif. C’est une minorité, mais qui a évolué avec moi.” D’autres se sont éloignés. “Oui, ceux qui n’aimaient que le côté rappeur ont largué l’histoire. Je comprends. Heureusement, il y en a plus qui m’ont rejoint que l’inverse. Et surtout, ce sont des gens généralement bienveillants. Ils rentrent dans le disque, ne trouvent peut-être pas forcément ce qu’ils attendaient, mais ils vont rester ouverts et tendre l’oreille. Et éventuellement trouver quelque chose qui dépasse leurs projections. Quand c’est le cas, c’est trop beau. Mais on n’en est pas encore là sur cet album. Je sens qu’il est toujours en train d’infuser…

L’école IAM

Jusqu’ici, Scylla avait pris soin de compartimenter plus ou moins clairement ses coups de gueule rappés et ses introspections plus chantées. Avec Éternel, il mélange davantage les couleurs. Une évolution logique, mais qui ne s’est pas faite sans mal. Au printemps dernier, le processus a même failli capoter. “Chaque fois que je me remettais à écrire, je coinçais. Du jour au lendemain, j’ai pris ma voiture et je suis descendu tout seul dans le sud de la France, sans savoir où j’allais.” Arrivé dans les montagnes, il se pose. Pendant deux semaines, il fait le vide. “J’ai réussi à un peu écrire, mais j’ai surtout marché et réfléchi. Tout ça m’a aidé à comprendre beaucoup de choses sur moi-même, mes blocages, mes envies, etc.” La tactique est efficace. Scylla repart avec quelques morceaux en plus et surtout une conviction: Éternel devra faire “la synthèse” entre ses différentes facettes, là où, sur ses autres disques, “il y avait toujours un ou deux titres qui dénotaient du reste”.

© National

Sur Éternel, on retrouvera donc à la fois des ballades comme Saut de l’ange et des passages plus rappés comme sur JFDM. “Ça dépend de ce que je veux raconter. Pour exprimer certaines choses, je passe par la poésie, où c’est davantage le symbole qui travaille, tandis que sur d’autres titres, j’ai voulu être plus concret. Et c’est vrai que dans ce registre, le rap est plus efficace.” Entre deux rimes cogneuses, Scylla n’hésite donc pas à utiliser des registres plus imagés. Comme sur l’ambiance très nordique/Game of Thrones de Le Retour du roi –Je crois que ma vraie place est sur l’épine dorsale d’un drakkar”. “C’est aussi une manière de sortir un peu de ma petite personne. Le retour du roi, c’est une allégorie de ce qu’on vit tous à un moment ou l’autre.

C’est sans doute aussi un héritage. Celui d’IAM, référence absolue qui lui a donné envie de faire du rap, groupe-modèle capable “de parler de la rue, mais aussi de construire tout un univers autour des pyramides, etc.” Sur le titre Inclinaisons, Scylla réalise d’ailleurs un rêve: une collaboration avec Akhenaton. Symboliquement, le morceau parle d’avancer mais sans jamais oublier la flamme initiale. “L’inclinaison de ma tête est une réponse directe à l’inclinaison de mon cœur”, insiste Scylla, rappeur qui continue de privilégier le fond sur la forme.

La voix toujours aussi grave et rocailleuse, mais qui n’hésite plus à livrer des combats intimes. “On me demande encore parfois: où est passé “l’ogre”? Il n’est pas loin, comme je l’ai montré sur BX Vibes (l’album de 2019, NDLR). Mais ce n’est pas forcément ce que j’ai envie de laisser. Est-ce que je veux que mes enfants aient l’image d’un père apaisé ou d’un gars frustré et en colère, qui a envie de tout brûler?” La rage n’est jamais très loin. Mais dans sa quête de spiritualité, Scylla a trouvé une forme d’“acceptation active des choses, qui te permet de voir tout ce que la vie peut avoir de merveilleux, ce que le monde a d’incroyable!” Même quand il donne l’impression de s’effondrer? “Oui. D’ailleurs, la thématique de fin du monde est très présente dans l’album. Mais il s’agit de la fin d’un monde. Qui de toute façon doit s’écrouler. Il faut même qu’on accompagne le mouvement. J’essaie d’être confiant, en me disant que ce qui arrive derrière sera mieux.

En concert le 14/04, à l’AB, Bruxelles

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