Critique scènes: Dans sa caravane

Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas
Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Georges Lini monte aux Martyrs un dialogue incisif de Magne Van den Berg. Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas orchestre un duel cruel, où les armes ne sont pas équitablement distribuées.

Ce sont deux personnages féminins comme on en rencontre peu au théâtre, mais de plus en plus tout de même, à l’image d’Effie, l’héroïne tragique de cet Iphigénie à Splott que montait le décidément très productif Georges Lini au début de cette saison ou de La Dame à la camionnette endossée récemment par Jacqueline Bir. Dominique (Laurence Warin) et Gaby (Marie du Bled), le duo au coeur de Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas, apparaissent comme deux femmes un peu paumées, visiblement fragilisées, dont on suit l’attente toute une journée de « gens qui vont venir » et à qui elles doivent faire bonne impression.

De qui s’agit-il? De quelle façon sont-elles dépendantes de cette rencontre? Quelles seraient les conséquences si cela se passait mal? On ne le saura pas, leurs circonvolutions autour de la caravane qu’elles partagent s’apparentant dès lors à une expectation absurde à la Beckett. Dans la première partie de cette pièce de l’autrice néerlandaise Magne Van den Berg, cette posture donne lieu à un déploiement presque clownesque, fondé sur la tendance caractérisée comme féminine à l’indécision face au contenu de sa garde-robe, aussi peu fournie soit-elle.

Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas
Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas© Jérôme Dejean

Mais les enjeux profonds sont ailleurs. Dès le départ s’impose un déséquilibre dans le dialogue: Dominique fait avancer le discours, tandis que Gaby en est réduite à des approbations, des confirmations monosyllabiques. Alors que la tension monte et que les tenues deviennent décidément inappropriées pour accueillir des visiteurs, cette inégalité de paroles et de pouvoir vire doucement vers un affrontement sadique où se dévoile la raison de la cohabitation des deux femmes.

Alors que l’humiliation et la cruauté de l’une sont censées -est-il avancé- servir à délivrer l’autre de son passé, on s’interroge sur le sens de cette confrontation théâtrale, portée malgré les embûches avec panache par les deux comédiennes: est-ce qu’une victime est condamnée à rester prisonnière de sa faiblesse? Comment les arbres dénudés du titre pourraient-ils bruire à nouveau si un bourreau en remplace un autre? Est-ce un cercle infernal sans issue? On en sort un peu groggy, un peu abattu, dubitatif par rapport aux intentions du spectacle.

Privés de feuilles, les arbres ne bruissent pas: jusqu’au 2 avril au Théâtre des Martyrs à Bruxelles, www.theatre-martyrs.be

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