Peut-on encore apprécier un film de banlieue avec des chips?

Gilles Lellouche dans Bac Nord, de Cédric Jimenez © DR
Serge Coosemans
Serge Coosemans Chroniqueur

La récupération du film Bac Nord par l’extrême droite en campagne fait toujours autant jaser sur les réseaux sociaux. Mais est-ce vraiment la faute au film et à son irresponsabilité politique? Peut-on d’ailleurs encore apprécier un film de banlieue pour ce qu’il est: du cinéma? Crash Test S06E22, la chronique qui préfère en accompagnement les chips au débat sociétal!

Des films sur les banlieues françaises, j’en ai vu quelques-uns, pas forcément les mêmes que vous. Des vieux aussi, où la racaille est encore enfante d’ouvriers immigrés européens, porte le cuir et roule à moto. Jean-Pierre Mocky joue un de ces blousons noirs des coins déjà campagnards de Paris dans le formidable La Tête contre les murs de Georges Franju (1958), qui est certes plus un film d’internement psychiatrique qu’à proprement parler de banlieue. En France, le premier « film de banlieue » réellement perçu comme tel est probablement Les Coeurs verts d’Edouard Luntz (1966), tourné en décors naturels dans l’Ouest parisien et présentant les voyous de façon nuancée et même poétique, « à la Jean Genet ». Ça ne lança pas une mode. Je résume à la louche, en zappant quelques jalons, mais des années 80 par exemple, on n’en retient ainsi que seulement deux de plus: d’un côté le fort plaisant bien que très nigaud Rue Barbare et de l’autre le beaucoup plus dérangeant et abrupt De bruit et de fureur. Puis vient La Haine et suite à La Haine, le film de banlieue, jusque-là peu développé, devient en France un genre en soi, au même titre que les films de crises de couples bourgeois en appartements à parquets de bois et les vilaines adaptations de bandes dessinées patrimoniales. Aujourd’hui, si j’entre « films de banlieue » sur Google, il apparaît donc sur l’écran une liste très touffue de propositions à regarder, dont je n’ai d’ailleurs souvent jamais entendu parler ou que je n’ai pas envie de voir parce que Luc Besson y est impliqué. Quoi qu’il en soit, ce que je veux souligner ici, c’est que des films de banlieue, il en existe désormais beaucoup. Donc forcément pour tous les goûts. Du social. Du polar. Du rigolo. Du bourrin. Du canaille. De l’intellectualisant. Du documenté. Du fantasmé. Du « de gauche ». Du « de droite ».

J’ai vu Bac Nord. J’ai vu Les Misérables. J’ai aimé les deux, avec une petite préférence pour le second. Son côté The Wire. J’ai aimé les deux mais je ne dirais pas que c’est du grand cinéma, ni un sujet de thèse et encore moins de débat. Ce sont des séries B plaisantes, comme Rue Barbare jadis. Ça se consomme avec plaisir. On regarde ça pour se détendre, rire des dialogues, applaudir l’habilité des réalisateurs à faire monter l’adrénaline durant les scènes d’action pures. Même si ces films sont basés sur des faits réels, on sait d’entrée de jeu que ce ne sont pas des documentaires, qu’ils tiennent plutôt de l’attraction sophistiquée. L’Inspecteur Harry aussi était inspiré d’un véritable flic de la police de San Francisco. The Revenant avec Leonardo DiCaprio était basé sur une histoire réelle. Tout comme L’Exorciste! « Basé sur une histoire réelle », dans la plupart des cas, ça tient bien davantage de la mention légale que de la note d’intention. On le sait. Ça ne garantit nullement la réplique exacte de ce qui s’est réellement passé, ni même un commentaire pertinent sur les faits à la source de l’inspiration. Pourtant, la récupération de Bac Nord par l’extrême droite en campagne fait actuellement toujours rage sur les réseaux sociaux. Certains accusent le film d’irresponsabilité politique, rappellent qu’un journaliste irlandais avait précisément prévu que Bac Nord servirait le discours politique d’extrême droite durant la campagne présidentielle et pourrait donner aux gens l’envie de voter Zemmour ou Le Pen. Cédric Jimenez, le réalisateur, lui avait ri au nez.

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

OK, le journaliste avait raison. Et alors?Orange Mécanique était totalement culte dans le mouvement skinhead, Fight Club l’est toujours dans l’alt-right. Les trois premiers Matrix sont depuis 20 ans récupérés à toutes les sauces politiques et militantes existantes. Mister Babadook est devenu une icône gay et selon le journaliste d’extrême gauche Ignacio Ramonet, Apocalypse Now tenait principalement de la propagande impérialiste et militariste, malgré ses nombreuses scènes questionnant l’utilité même de la guerre. Bref, un cinéaste est-il responsable de sa récupération politique? D’autant que dans le cas précis de Bac Nord, l’affaire bien réelle ayant inspiré le film sert déjà la soupe de l’extrême droite depuis plus de dix ans. Si des flics aux bras raides et des politiciens plus admiratifs de Vladimir Poutine que de Jacinda Ardern ont envie de se palucher sur Bac Nord, la responsabilité en incombe-t-elle donc vraiment à son réalisateur? Ou ne devrait-on pas plutôt chicaner ces tribuns qui préfèrent se baser, par pure stratégie politique, sur une fiction d’action de série B plutôt que sur les rapports réels dénonçant le véritable scandale de la Bac Nord, en 2012, au moment d’aborder des thématiques comme le financement et l’encadrement de la police de proximité face au banditisme dans les cités de banlieue?

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

J’ai vu Bac Nord. J’ai vu Les Misérables. J’ai vu Dheepan, aussi, en 2015. On peut difficilement accuser Jacques Audiard d’accointances avec l’extrême droite et pourtant, c’est devant ce film de banlieue là que je me suis personnellement senti le plus mal à l’aise. C’est que Dheepan semble nous dire que le seul moyen pour calmer une barre d’immeuble de la région parisienne infestée de sauvageons turbulents est de se mettre un Tigre Tamoul dans le moteur. Autrement dit, qu’à moins d’avoir un entraînement militaire et l’expérience du conflit armé, le vivre-ensemble, c’est foutu. Ce n’est sans doute pas ce qu’Audiard a voulu dire mais peu importe. Je l’ai pris comme ça. Mais je ne l’ai pas pris au sérieux. J’ai même trouvé que les vingt dernières minutes de Dheepan sont parmi les plus WTF de l’histoire du cinéma français. Que ce film est tout simplement bête et consternant. Un gros nanar, quoi. « Film dégueulasse », avaient pourtant pour leur part décrété de nombreuses critiques de gauche. Ce à quoi Audiard avait répondu qu’il n’y avait pas de déclaration politique dans son film, ajoutant même un très franc « je suis assez lâche avec ça« . Et ça avait suffi pour qu’on lui foute vite la paix. Alors, aujourd’hui, pourquoi ne pas lâcher aussi fissa Cédric Jimenez, dont le Bac Nord, tout comme Dheepan, est fondamentalement beaucoup plus nourri de cinéma américain que d’études sociologiques sur la vie dans les banlieues et les dérapages policiers? Pourquoi accuser un cinéaste de jouer le jeu de l’ennemi politique plutôt que de continuer à dénoncer les responsables véritables du scandale bien réel de la Bac Nord, de sa tentative d’étouffement et de sa récupération politique? Encore une petite histoire de doigt, de lune et d’imbéciles, non?

Partner Content