Les Ardentes version 2.0

© Olivier Donnet
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Après trois ans d’absence, les Ardentes reviennent en version XXL, sur leur nouveau site de Ans. Premières impressions.

La mue est radicale. On avait quitté les Ardentes en 2019, pour une dernière édition sur son site historique. Trois ans et une pandémie plus tard, le festival liégeois a pu enfin inaugurer son tout nouveau terrain de jeu, ce jeudi après-midi. Fini les bords de Meuse, on est ici sur les hauteurs de Rocourt, pas très loin du stade du FC Liège. Le parc Astrid et les halles des foires de Coronmeuse ont laissé place à une immense plaine. Evacuons rapidement la question qui fâche : question charme, il n’y a pas photo, en investissant la grande friche, les Ardentes ont perdu pas mal de cachet. En gros, le plus gros festival de rap d’Europe est surtout devenu un festival comme les autres. En vrai, il n’a pas eu non plus trop le choix. Appelé à être reconverti en écoquartier, le site de Coronmeuse n’était de toutes façons plus disponible. En outre, il était devenu un peu étroit pour un événement qui n’a cessé de grandir, depuis qu’il a emprunté la voie du tout-au-rap. En passant d’une surface de 10 à 25 ha, il s’est donné un peu d’air. Concrètement, il a pu doubler sa capacité : de 25 000 à 50 000 spectateurs par jour.

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C’est donc presque un nouveau festival qui s’est lancé ce jeudi. Il a fallu tout créer, quasi d’une page blanche et sur un terrain dépouillé – 10 jours de montage était nécessaires à Coronmeuse, un mois et demi à Rocourt. Il s’agit donc de prendre ses repères. Et mettre forcément encore un peu d’huile dans les rouages. Il faut du temps pour arriver, du temps pour passer la file des bracelets, et encore un peu de temps supplémentaire pour passer celle de la fouille. Sur le terrain même du festival, pas de stage design extravagant. Les deux scènes principales, Phoenix et The Big Eye, sont assez larges que pour accueillir la grande foule. Elles sont complétées par trois autres – dont le chapiteau Da Hood, et les plus modestes Konbini Forcing Club et Bull City Club. Les anciens festivaliers retrouveront également l’espace gaming. Mais finalement, la structure la plus originale est le Wallifornia Stadium, qui abrite un terrain de sport et des gradins.

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Et la musique là-dedans ? Jeudi après-midi, le festival a commencé à tirer les premières cartouches de son affiche XXL, avec des fortunes diverses. On espérait rien de Koba LaD, et pour ce qu’on en a vu, on n’a pas été déçu. Leto, par contre, a fait chauffer la scène principale, enfilant les tubes sans esbroufe. Une heure plus tard, Soso Maness augmentait lui encore un peu plus son capital sympathie («  et on remercie tous les bénévoles ! »), avec son mélange de storytelling street et d’ambiançage ensoleillé. Au point de faire entonner à la foule un « Aux armes ». Les oreilles du FC Liège ont sifflé…

Inter

Les choses sérieuses ont toutefois réellement commencé avec SCH. Sur la Big Eye, KobaLaD avait déjà rameuté la toute grande foule. Mais avec l’arrivée du S, cela se densifie encore un peu plus. Col roulé blanc sur pantalon blanc, veste en jeans bariolé et lunettes noires de cycliste, le Marseillais commence par dégoupiller A7. On connaît le style de la maison, à la fois bonhomme et vicieux : bon client en interview, SCH a beau avoir créé personnage sur mesure, maîtrisant parfaitement l’art du meme et de l’expression qui colle à l’oreille, quand il s’agit de rapper ses histoires mafieuses, il reste toujours aussi implacable. Au point qu’après avoir dégainé Mayday, ça commence à tanguer dangereusement dans les premiers rangs. La sécu est particulièrement à cran. « Reculez, reculez », demande d’abord le rappeur, avant de s’interrompre. « Comment  on est ? On s’en sort ? » C’est que front stage, une des barrières de sécurité a fini par lâcher. Longue pause. Heureusement, la casse n’est que matérielle… Histoire de combler le blanc, SCH se met à rapper a cappella son couplet de Bande organisée. Un chef. Il reprend finalement le set avec Marché noir, calme un peu le jeu, puis réaccélère avec Crack, ou encore Mannschaft. Ce qui s’appelle gérer son sujet. En toute fin, le rappeur vu à la télé, juré de la série Netflix Nouvelle école (sans doute celui qui a le mieux tiré son épingle du jeu), a encore une surprise. Il invite sur scène « un collègue qui habite à 5 minutes d’ici » : Fresh La Peufra, Liégeois de son état, et grand gagnant du fameux télécrochet rap. La classe. Avant de clore le concert, raboté à cause des problèmes frontstage, SCH a encore le temps de balancer quelques mesures de Fade Up, avec la voix d’un autre Belge, Hamza. Comme beaucoup de têtes d’affiche du rap FR, SCH est dans cette position un peu étrange d’à la fois vendre énormément de disques tout en restant encore souvent méconnu du grand public. Il a pourtant les tubes, l’attitude et l’intelligence que pour devenir une vraie pop star, rassemblant au-delà du rap.

SCH © Olivier Donnet

On cherche la transition pour le concert suivant. Mais il n’y en a pas. Avec sa revue soul-funk à l’ancienne, Anderson .Paak est à la fois une anomalie et une respiration bienvenue dans l’affiche des Ardentes. Alors que la plupart des artistes prévus ce week-end se contenteront de débarquer avec un micro et des platines (et encore), l’Américain arrive en troupe, avec ses Free Nationals. Sur scène, se déploient trompette, clavier, basse, guitare, « il y a même des choristes ! », s’étonne le millenial. Et évidemment une batterie, derrière laquelle .Paak – pantalon orange seventies, chapeau rouge dont déborde une longue crinière – passe la majorité de son temps. Après Heart Don’t Stand A Chance pour lancer les festivités, et Put Me Thru, le Californien s’avance une première fois sur Saviers Road, annoncé par le sample iconique de Bam Bam. Il enchaîne avec Am I Wrong, se lançant avec ses deux choristes dans des chorés funky boogie à la Soul Train. L’an dernier, Anderson .Paak poussait encore plus loin l’exercice vintage avec le projet Silk Sonic, mené avec Bruno Mars. On n’en trouvera aucune trace ce soir. De toutes façons, l’intéressé a assez de matériel solo pour faire tourner une machine bien huilée. Il laisse son claviériste T.Nava dériver du côté du California Love de Tupac (talk box comprise), tandis que ses deux choristes reprennent le Nasty Girl de Vanity 6. Le chef d’orchestre est partageur, généreux. Et même si le show était parfois un peu trop calé – au point de se terminer plus tôt que prévu -, Anderson .Paak est assez solaire que pour avoir réussi à gagner un public qui n’était pas forcément venu pour lui. Bien joué.

© Olivier Donnet

Autre (rare) artiste venue des States, Megan Thee Stallion s’est, elle, faite attendre. On avait presque oublié cette vieille tradition des mégastars américaines imposant leur propre horaire : c’est avec un joli retard de… 55 minutes que la rappeuse de Houston est arrivée sur scène. De quoi laisser le temps à la foule de se réduire à peau de chagrin. Des verres volent, des huées sont lancées. Quelques secondes pourtant après l’entrée en scène de la star, sur Realer, c’est comme si tout était oublié. Megan Thee Stallion a la bonne idée non seulement de commencer par s’excuser, mais aussi de ne pas tergiverser. Sur les basses libidineuses de Freak Nasty, par exemple, la rappeuse en corset moulant multiplie les twerks, enchaîne les mimiques kinky, joue avec son micro, tire une langue suggestive. Bientôt une douzaine de danseurs et danseuses la rejoignent dans ses poses lascives. Sur Big Ole Freak, elle fait même monter des spectateurs sur scène pour bouger avec elle. « Qu’est-ce que vous voulez encore entendre ? », demande encore la rappeuse. Wap et Savage évidemment, comme bouquet final. Il est alors 23h50. Meghan Tee Stallion sera restée sur scène moins de quarante minutes. Appelez ça un speed dating…    

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