Le free jazz, une musique d’intellos?

17 novembre 1959: Ornette Coleman au saxophone et Don Cherry (1936-1995) à la trompette au Five Spot Café, à New York. © Bob Parent/Hulton Archive/Getty Images
Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

S’infiltrant dans nos films, nos séries, nos albums de rap et d’électro, le free jazz est de retour sur le devant de la scène. Alors qu’elle fait l’objet d’un ouvrage chez Le Mot et le Reste, zoom sur cette musique réputée d’intellos.

Le 11 juin dernier, à New York, son père, le saxophoniste Ornette Coleman, décédait d’un arrêt cardiaque à l’âge de 85 ans. Le free jazz, lui, est toujours là. Eternel incompris. Son histoire est depuis le début une affaire de malentendus. En 1961, quelques-uns des spectateurs venus assister à un Free Jazz Concert d’Ornette à Cincinnati pensent ainsi se rendre à un gig de jazz gratuit.

« J’aime appréhender le terme free jazz de manière étymologique, commence Maxime Delcourt qui vient de sortir un livre sur le sujet (Free Jazz chez Le Mot et le Reste). Le free jazz, c’est un jazz libéré de ses codes. De ses structures préétablies. Mais aussi libéré de la domination blanche. Comme beaucoup de styles musicaux, le jazz a été récupéré par les Occidentaux. Et le free, c’est une réappropriation par les Noirs de leur culture. » Caractérisé par le retour à l’improvisation collective, cette nouvelle expression artistique correspond en effet à une prise de conscience politique des musiciens afro-américains. Elle apparaît, à l’orée des sixties, dans un climat social et politique agité. La communauté black conteste, revendique et proteste. La guerre du Viêtnam bat son plein.

« Lorsque tout a commencé pour moi, c’était une période de révolution assez intense aux Etats-Unis, explique Archie Shepp à l’auteur. D’un point de vue politique, il y avait Malcolm X et Martin Luther King. D’un point de vue musical, il y avait John Coltrane, dont la pièce Alabama ne laisse que peu de doutes sur l’engagement. C’était une époque où les jeunes questionnaient l’avenir, où la plupart des délaissés étaient en quête d’actions, où le free jazz militait pour l’émancipation, le respect de tous et la déstructuration des ghettos. Je ne pouvais donc que me sentir impliqué. Le fait de combiner une démarche esthétique à un propos socio-politique était plus une nécessité qu’une envie. [… ] Ça faisait partie de notre vie quotidienne. On se sentait obligés d’accompagner les mouvements sociaux, ce que ne faisaient pas les politiques. Eux, ils disparaissaient des rues une fois les élections passées. »

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Le free jazz, comme pour tous les courants musicaux, on peut ergoter sur son acte de naissance. Pour certains, c’est 1960. L’expression est le titre d’un disque enregistré cette année-là, un an après The Shape of Jazz to Come, par Ornette Coleman. Avec pour seule règle un parti pris d’improvisation absolue, il pose les bases théoriques du genre et rompt avec les cadres. S’imposant comme le manifeste d’une révolution stylistique. Pour d’autres, c’est le concert de son quartette, le 17 novembre 1959 au Five Spot Café. Performance déjà basée sur l’improvisation et remettant en cause l’orthodoxie du jazz.

Ses racines sont plus vieilles que ça. En 1949, Lennie Tristano et Lee Konitz produisent deux improvisations sans avoir de contraintes pour la suite d’accords, sans indication pour la mesure et sans précision pour le tempo… C’est le tout premier free. Et Capitol refuse de l’éditer.

« Pourquoi le free jazz est souvent considéré comme une musique d’intellos? Parce qu’il l’est, répond Maxime Delcourt. Le free jazz se veut proche du peuple mais il n’est pas fait pour le peuple. Certains artistes comme Archie Shepp sont très mélodiques mais d’autres sont franchement extrêmes. Plus expérimentaux. Et nécessitent un bagage musical. Le jazz instrumental est déjà de manière générale moins accessible que le jazz chanté. Alors intellectuel, le free l’est. S’il était populaire, il ne serait pas confiné aux marges. »

Le genre n’en a pas moins souffert de clichés et a d’emblée été confronté à de virulents opposants. Les médias étaient d’ailleurs très critiques envers les premières expérimentations. Les free jazzmen étant ainsi d’abord considérés comme de piètres musiciens. « Les gens avaient l’impression que ces mecs découvraient leurs instruments et enchaînaient les notes au hasard. Mais c’était tout le contraire. Il s’agissait d’excellents musicos. »

Rage, insultes et coups…

Le free jazz, une musique d'intellos?
© Le Mot et le Reste

Contrairement à la plupart des ouvrages du genre chez Le Mot et le Reste qui proposent une sélection de disques, Free Jazz est une galerie de 60 petits portraits. « Ce qui m’intéressait tout particulièrement dans le sujet, c’était l’ancrage social. Il est compliqué de se concentrer sur un seul album de Shepp, de Coltrane, de Dolphy. Ça n’aurait pas reflété leur oeuvre. Puis, je voulais montrer que certains se sont perdus. Parfois retrouvés. Qu’il y a plusieurs idées du free jazz. Je tenais à évoquer ces différentes facettes à travers l’évolution des artistes. Mettre en avant des parcours, des aspects humains. »

Une dimension nécessaire pour percevoir dans toute son ampleur ce mouvement de contestation musicale au milieu d’un grand mouvement de contestation sociale. Cette tentative de libération culturelle qui fait écho à la lutte des Noirs américains pour leur libération politique et économique. « Aucune autre forme artistique dans l’Histoire (et pas seulement dans celle de la musique) n’a incarné, réalisé, relancé avec une telle intensité les enjeux jetés sur le front économique, social, politique », peut-on lire dans le Dictionnaire du jazz.

Aussi surnommé nouvelle musique, nouvelle vague et musique noire, le jazz libre (appellation qui suggère l’abandon de certains traits jazzistiques jusque-là réputés intangibles) est utilisé pour préserver une identité culturelle, revendiquer l’Afrique. C’est une culture d’opposition et de résistance.

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« C’est compliqué juste en l’écoutant de se dire que le free jazz est une musique de revendication noire. Comme ça l’était, même si leur son était agressif, en écoutant les producteurs de Detroit très résistants dans les années 80. Ça se traduit dans les titres des chansons. Dans les intentions. Il faut connaître l’histoire des mecs derrière. Sun Ra avec son mouvement afro-futuriste a revendiqué l’existence noire et a critiqué la philosophie occidentale. Archie Shepp a intitulé un de ses albums Poem for Malcolm. Charlie Haden a défendu des causes dans le monde entier. Notamment en Amérique du Sud. »

Un contexte qui, quand on le connaît, fait résonner autrement ses notes dissonantes. « Les cris (instrumentaux et vocaux), les réitérations obsessionnelles de formules mélodiques et rythmiques, le climat d’oppression que les musiciens de Mingus produisent vont caractériser le free jazz, expliquent Philippe Carles et Jean-Louis Comolli dans leur ouvrage Free Jazz/Black Power. On commence à apercevoir que cette musique noire, au niveau de ses formes mêmes, est constituée de rage, d’insultes et de coups, historiquement reçus et musicalement renvoyés comme par un processus d’exorcisme. »

De True Detective à Kendrick Lamar

Moment essentiel de la musique afro-américaine, symbole de Do It Yourself, le free jazz s’est internationalisé et a pris des formes fondamentalement différentes. Si John Coltrane prétend qu’il s’est éteint avec la mort d’Albert Ayler en 1970, il n’a bien évidemment jamais disparu. Il reprend même ces dernières années du poil de la bête. Certes, les petites structures françaises comme Ayler Records et Potlatch fonctionnent sur la bonne volonté d’un ou deux bénévoles et leurs disques ne se vendent pas à plus de 1.000 ou 2.000 exemplaires. Mais une personnalité comme Kamasi Washington sembler dégager les horizons d’un genre à nouveau dans l’air du temps. « Certains ne veulent pas le considérer comme du free jazz mais je le fais. Kamasi Washington (lire son interview) peut porter le mouvement. Il y a de tout dans The Epic, son triple album. De la musique classique, du jazz rock, du free jazz. Il a une approche super intéressante et il bénéficie de l’aura de Brainfeeder. Le label créé par Flying Lotus a une image cool et hype. Ça peut permettre au jazz et au free de rajeunir leur image. Il y a une certaine logique en plus. Sur certains albums de Fly Lo, la démarche tient du jazz libre. Il en a les sonorités. C’est le neveu d’Alice Coltrane. Il y a un héritage. »

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En 2015, Brainfeeder a aussi sorti le Sold Out de DJ Paypal ou encore Kneedelus, la collaboration du collectif jazz/free-jazz Kneebody avec l’électronicien Daedelus. Selon ce dernier, c’est du côté des musiques électroniques qu’on trouve sans doute les héritiers les plus crédibles du free jazz aujourd’hui. Pas parce qu’ils se passent de paroles, mais parce qu’ils explorent tous deux des genres urbains. Le free jazz avec les instruments de son temps. Les producteurs à travers les machines.

« Même sans emprunter ces directions, ce n’est pas une musique réservée aux sexagénaires. Il y a Colin Stetson (le génial saxophoniste croisé avec Bon Iver, Tom Waits, Arcade Fire, NDLR) et Matana Roberts, qui se rapproche dans la démarche d’un Archie Shepp, chez Constellation. Un label comme Aum Fidelity à New York a publié récemment des disques de William Parker et de Darius Jones. Pour le coup, des mecs de la nouvelle génération. »

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Il s’est même mis à toucher le grand public. « Le Kendrick Lamar (sur lequel a bossé Kamasi Washington, NDLR) a des sonorités très jazz et dissonantes. Il y a du free chez Julia Holter et dans le dernier Bowie. Dans Birdman d’Inarritu comme dans la deuxième saison de True Detective où il traduit la déroute des personnages. » Keep on rockin’ in the free world…

FREE JAZZ, DE MAXIME DELCOURT, CHEZ LE MOT ET LE RESTE, 288 PAGES.

Quatre portes d’entrées pour le free jazz…

Ornette Coleman – « The Shape of Jazz to Come »

ATLANTIC 1959.

Le titre de ce premier disque enregistré par Ornette Coleman pour le label Atlantic peut sembler prétentieux (il le désapprouvait dans un premier temps). Il est au contraire visionnaire. Accompagné du contrebassiste Charlie Haden, du batteur Billy Higgins et du cornettiste Don Cherry, le saxophoniste Coleman jette les bases du free jazz. La progression d’accords est inhabituelle et les musiciens improvisent plus librement que jamais. Lonely Woman est devenu l’un de ses morceaux incontournables.

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John Coltrane – « Africa/Brass »

IMPULSE! 1961.

Entouré du plus large ensemble qu’il a utilisé (21 musiciens au total ont participé au disque), avec des arrangements signés Eric Dolphy, Coltrane, le révolutionnaire saxophoniste, explore les connexions possibles entre le jazz et l’improvisation libre. Dépourvu de toute forme de rationalité et de référence à ses aînés, Africa/Brass emprunte des chemins inédits, flirte avec l’onirisme et dégage une belle sérénité. Il aurait influencé jusqu’au compositeur de musique minimaliste Steve Reich. Brillant.

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Archie Shepp – « Yasmina, a Black Woman »

BYG RECORDS 1969.

Enregistré avec des musiciens du Art Ensemble of Chicago à Paris, ville avec laquelle Archie Shepp entretient une relation privilégiée, Yasmina, a Black Woman fait écho au voyage à Alger qu’il vient de réaliser pour le festival panafricain. Shepp ouvre ce disque magique de ses incantations et ne lésine pas sur les percussions africaines. Le morceau qui a donné son nom à l’album, 20 minutes de pur bonheur, sonne comme une conversation avec ses ancêtres. Un must.

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Matana Roberts – « Coin Coin Chapter One: Gens de couleur libres »

CONSTELLATION 2011.

Passionnante et ensorcelante oeuvre que celle de Matana Roberts. Le premier volet de son expédition à travers l’histoire afro-américaine et celle de Marie Thérèse Coin Coin, esclave de Louisiane émancipée en 1778, est un disque étourdissant qui mêle free jazz, expérimentation sonore, spoken word et gospel tout en effectuant un original travail de mémoire. La saxophoniste et clarinettiste a notamment collaboré au fil de sa carrière avec Godspeed You! Black Emperor et TV On The Radio.

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