Le DJ est une femme comme les autres

De haut en bas, et de gauche à droite: Charlotte de Witte, Ellen Allien, Amelie Lens, Nina Kraviz, Alison Wonderland, Paula Temple, Lena Willikens, The Black Madonna. © DR
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Si elles sont nombreuses derrière les platines, les femmes DJ ne bénéficient pas toujours de la même lumière que leurs collègues masculins. Peu à peu, cependant, les choses évoluent. Ou quand la techno retrouve sa fibre féministe.

La cérémonie a eu lieu en novembre dernier. Pour leur 7e édition, les Red Bull Elektropedia Awards -sorte d' »Oscars de la nightlife belge »- ont vécu une grande première. Après avoir remporté le Breakthrough Award (meilleur espoir) en 2016, Amelie Lens est arrivée cette fois en tête du Top 100 des DJ’s. Cela n’était jamais arrivé à une femme auparavant. Il faut dire que la DJ/productrice anversoise a connu une année 2017 tonitruante, où elle a enchaîné les dates et les festivals. Et cela ne semble pas près de se calmer. Le quotidien anglais The Guardian en a récemment fait l’un des noms à surveiller pour 2018.

Pas forcément encline à alimenter la hype, Lens s’est faite rare ces derniers mois en interview. Impossible de la joindre pour commenter son nouveau « statut ». Ou le fait qu’il bouscule un peu les habitudes d’un milieu toujours majoritairement masculin. Une bonne nouvelle, ce chambardement? Certes. Sauf qu’il est difficile de ne pas le relativiser. Si Amelie Lens arrive en tête du Top 100 des DJ’s belges, le classement reste trusté par les hommes: elles ne sont même pas dix à y trouver une place. Ce n’est évidemment pas une spécificité locale. Récemment, Resident Advisor a choisi par exemple de ne plus établir son propre top annuel. Le célèbre webzine consacré aux musiques électroniques s’en est expliqué dans une longue lettre ouverte. « Si notre but (de départ) était de refléter ce qui avait pu se passer dans les musiques électroniques au cours de l’année écoulée, les classements 2016 des meilleurs DJ’s et concerts ont constitué le point culminant d’un sentiment grandissant: celui que l’homogénéité des résultats ne représentait plus la diversité de la scène. Musicalement, ils n’évoquaient qu’une portion de la musique que nous couvrons et qui est jouée en club. Ceci reste pourtant un détail. Plus gênant était le fait que ces listes restaient largement dominées par des hommes, principalement américains et européens. Elles ne reflétaient pas la réalité de la musique électronique en 2016, une scène où d’innombrables femmes talentueuses ont rempli des clubs chaque week-end. Continuer ce genre de classement reviendrait à diminuer la contribution vitale qu’elles apportent à la musique électronique. » Et de rappeler dans la foulée l’importance cruciale des minorités raciales et sexuelles dans l’histoire des musiques électroniques. « Au mieux, ces classements donnaient une mauvaise représentation de la scène. Au pire, ils contribuaient à renforcer certaines de ses dynamiques les plus dommageables, qui privilégient toujours les hommes blancs aux autres. Autant de raisons suffisantes pour changer les choses. »

Blondes platines

La house et la techno ont toujours été des musiques de danse et d’évasion. Mais dès le départ, elles ont aussi charrié, sinon un discours, au moins une charge politique -féministe notamment. Comment cette dimension a-t-elle pu se dissiper au fil du temps? Certes, elle n’a pas complètement disparu. Mais elle semble devenue marginale. L’an dernier, le producteur chilien Matias Aguayo et sa compatriote Valesuchi samplaient par exemple le poème lu par l’actrice Ashley Judd lors de la grande Marche des femmes, organisée le lendemain de l’investiture de Donald Trump, pour en faire un long morceau dark techno de dix minutes. Posté sur la plateforme SoundCloud, Nasty Woman a rapidement fait le tour des clubs, mais a aussi suscité quelques irritations. Rencontré à l’automne dernier, Aguayo expliquait: « Je sais que, quand Jennifer Cardini l’a joué, elle a reçu des réactions négatives, sur le mode: « Il ne faut pas mélanger la politique et la dance music. » Ça me rend furieux: la dance music a au contraire toujours été politique! »

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Sans doute la popularité grandissante des musiques électroniques a pu diluer leur message égalitaire. Devenues mainstream, acceptées et digérées, la house, techno et autres EDM sont rentrées dans le « rang ». Les filles ont beau, comparativement, y être plus présentes que dans d’autres genres, « la prévalence de la domination masculine » est toujours de mise, comme le pointait la productrice anglaise et patronne de label Paula Temple, lors d’un débat en 2015, à la Gaîté lyrique, à Paris, sur la fin de la révolution techno. Cela se marque de manière très concrète. Notamment sur les affiches de festivals ou de soirées. En 2015, le blog female:pressure avait fait le compte: seuls 9,6% des DJ bookés sur les plus gros événements de l’année étaient des femmes. En Belgique, si l’on examine l’affiche de l’édition 2017 du festival phare Tomorrowland, étalée sur deux week-ends de trois jours, une seule DJ (la Suisse d’origine sud-africaine Nora En Pure) sur une soixantaine de noms au total a eu les honneurs de la scène principale…

C’est le coup du plafond de verre: les femmes sont partout, mais restent peu visibles. Surtout que les clichés et stéréotypes ont la vie dure. L’an dernier, le Sioux Festival organisé à Liège proposait une table ronde sur la place des femmes dans l’électronique. Y était par exemple évoqué le rôle de la technologie comme « garde-barrière ». Dans la vision, toujours très répandue, de la femme liée au corps et aux émotions, tout ce qui demande un certain savoir technique est ramené à l’homme, défini lui par la raison, comme le décryptait par exemple Elise Dutrieux, productrice et auteure d’un mémoire sur la question. En clair, quand il s’agit de manipuler des boutons ou des platines, « c’est évident qu’en tant que femme, on est moins prise au sérieux, relevait ainsi Florence Atlas, ex-DJ et rédactrice au magazine Out Soon. On va être par exemple beaucoup plus vigilant aux moindres fautes techniques. » Une femme derrière une table de mix, c’est donc au mieux une anomalie, au pire une potiche.

La belle et le beat

C’est sans doute pour cela qu’Amelie Lens, ex-mannequin professionnelle, a commencé sa carrière de DJ sous le pseudo plus « neutre » de Renée. Peu disposée à brandir à tout-va le flambeau féministe, elle racontait l’an dernier au magazine Trax: « À mes débuts, je voulais un peu cacher le fait que j’étais une femme. Pour moi, ça n’avait pas d’importance. Je ne voulais pas que les gens viennent me voir parce que j’étais une femme. À cette époque, je préférais rester dans le mystère, je ne prenais aucune photo par exemple, j’étais juste concentrée sur la musique. » Plus loin, elle explique encore: « Au niveau de la production, j’en entends certains dire que, parce que je suis une femme, j’ai un « ghost producer« . C’est assez énervant, mais j’essaie de rester ouverte et de comprendre ces clichés. » Avant de conclure: « Je sais aussi que ça a des avantages d’être une femme. Je ne vais pas vous mentir: je préférerais qu’il en soit autrement, mais le fait que je sois une femme et que l’on soit peu nombreuses sur la scène belge a dû jouer aussi sur le lancement de ma carrière. C’est malheureux mais c’est comme ça. Cependant, le public commence à comprendre et à voir de plus en plus de femmes, les mentalités finiront par changer. » Force est de constater que c’est en effet ce qui est, peut-être, en train d’arriver.

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À l’instar de ce qui s’est passé dans la musique pop, ou plus récemment à Hollywood, la question féministe a également retrouvé une nouvelle acuité dans la dance music. C’est par exemple le blog female:pressure qui lance un Tumblr collectionnant les clichés de femmes oeuvrant en studio, au milieu des machines. C’est encore le lancement de Discwoman, à Brooklyn, une plateforme de soirées et booking constituée uniquement d’artistes féminines, transgenres ou queer. Dans les médias musicaux généralistes, les articles se multiplient aussi. Notamment sur la question des quotas à imposer par exemple. En Belgique, à Bruxelles, une enseigne aussi populaire que le Libertine Supersport n’a pas attendu et s’est relancé aux côtés des soirées Under My Garage en promettant d’inclure chaque fois une femme au minimum dans ses têtes d’affiche -Lena Willikens par exemple, en novembre dernier. Ce soir-là, toujours à Bruxelles, la soirée Leftorium déroulait elle le tapis rouge à Chloé, figure centrale de la techno française. Il y a 20 ans, elle débutait sa carrière au fameux Pulp, club dirigé alors entièrement par des femmes.

Si la situation a évolué très lentement, de nouvelles figures sont arrivées pour bousculer et accélérer les choses. À l’instar de The Black Madonna, alias Marea Stamper (DJ de l’année 2016 pour le magazine Mixmag, qui a consacré en 2017 une autre femme, Nina Kraviz). Basée à Chicago, la DJ/productrice explique ainsi que la dance music appelait ses propres Riot grrrl. « La dance music a besoin d’un peu d’inconfort dans son euphorie. La dance music a besoin de verser un peu de sel sur ses blessures. La dance music a besoin de femmes de plus de 40 ans. La dance music a besoin de DJ’s qui donnent le sein, essayant de coucher leurs enfants avant d’aller jouer. » Chiche?

L’exemple Supafly

Le DJ est une femme comme les autres

C’est un peu l’exception qui confirme la règle. Ou l’arbre qui cache, difficilement, le désert. Lancé il y a un peu plus de huit ans, le Supafly Collective reste une entité musicale unique en Belgique: le seul crew hip-hop féminin, qui propose une équipe de DJ’s. Fatoosan est l’une d’entre elles (avec Mikigold, Young Mocro, Vaneeshua), membre d’un collectif comptant sept filles en tout (avec encore Jee Nice, Lizairo, et JoBee). « C’est JoBee qui nous connaissait toutes séparément et qui a rassemblé tout le monde. » Le prétexte? Le lancement du troisième numéro d’Anattitude -magazine dédié à la culture hip-hop au féminin, dirigé par Jee Nice. « C’était en 2009. Pour fêter l’événement, on a organisé une soirée au Tavernier (bar du côté d’Ixelles, NDLR), qui a directement ramené pas mal de monde. »

Dans la foulée, le collectif enchaînera rapidement les dates. Paradoxal dans un milieu hip-hop souvent dépeint comme macho? Dans ce cas-ci, c’est peut-être l’avantage d’être un cas isolé, un groupe de filles dans un milieu largement masculin: vous détonnez. « On n’a jamais voulu en jouer, mais on en était conscientes évidemment. Après, les gens ont pu se rendre compte qu’ils avaient affaire à de vraies passionnées, et qu’il y avait de la qualité et du boulot derrière ce qu’on faisait. » Comment expliquer qu’il y ait si peu de filles derrière les platines? « C’est un peu comme pour tout métier dominé par les hommes: il y a peu de modèles auxquels vous identifier. Inconsciemment, vous vous dites que ce n’est pas pour vous… Le fait que certaines ont ou veulent des enfants ne facilite pas non plus la donne. Si vous êtes dans un schéma de couple où la femme prend encore la part principale de la charge familiale, ça complique forcément les choses… » Dès que la fonction est un peu « technique », la femme semble également devoir toujours faire davantage la preuve de ses compétences. L’a-t-elle elle-même vécu? « Pas vraiment. Par contre, c’est arrivé plusieurs fois que des mecs s’approchent de la table de mixage pour observer et finissent par nous dire, tout étonnés: « Mais vous mixez vraiment! » Comme si on avait été juste mises là pour faire tapisserie! »

Féminin, Supafly Collective n’est pas forcément féministe. Ou en tout cas pas militant. « Au départ, le but était juste de creuser notre passion, tout en créant une plateforme pour mettre en avant des rappeuses qu’on ne voyait jamais jouer à Bruxelles. Mais sans lancer nous-mêmes de grands slogans. » Ce qui ne veut pas dire qu’au fil du temps, elles n’ont pas développé une certaine sensibilité à la question. « Forcément. Parce que la situation n’évolue que lentement. Autour de moi, je vois plein de filles qui jouent du funk ou de la house. Pourquoi ne sont-elles pas davantage programmées? » Vraisemblablement parce que le domaine reste largement aux mains des hommes. Une domination masculine, et de surcroît majoritairement blanche. « Récemment, on a reçu une lettre super touchante de filles qui nous expliquaient à quel point ça avait été inspirant pour elles de nous voir sur scène, non seulement trois DJ’s femmes, mais aussi issues d’origines diverses: une Marocaine, une Zambienne, et une métisse belgo-guinéenne comme moi. Parce que le fait d’être une femme est une première barrière. Mais il y en a une seconde qui est celle d’être une femme de couleur. Si avec Supafly on peut montrer que c’est possible, c’est déjà énorme. »

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