Critique | Musique

Beyoncé : Bienvenue au club

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© DR
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Album - Renaissance

Artiste - Beyoncé

Genre - Pop - Dance

Label - Sony

Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Six ans après le carton de Lemonade, Queen Bey revient avec Renaissance, album jubilatoire célébrant ses libertés sur la piste de danse.

Stop ! Arrêtez tout ! La reine Beyoncé a sorti un nouvel album. Et c’est un événement. Une secousse en tout cas assez conséquente que pour sortir les médias de la torpeur estivale. Dans un monde musical plus explosé que jamais, où les plus grands noms de la pop peuvent à la fois toucher le mainstream et rester inconnus du grand public (Harry Styles ? BTS ?),  Beyoncé est en effet l’une des dernières artistes à pouvoir encore créer l’excitation avec la publication d’un nouveau disque. Elle le doit à un parcours aussi singulier que spectaculaire, qui l’a transformée en une force musicale ébouriffante.

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Au départ, Beyoncé aurait pu pourtant se contenter d’être seulement la chanteuse échappée des Destiny’s Child, gros succès de la fin des années 90. Ce qu’elle fut d’ailleurs pendant une bonne partie de la décennie suivante. Ce n’est vraiment qu’en 2011, avec 4, que Queen Bey a commencé à trouver sa voie et s’émanciper de l’image de star r’n’b en voie de « celinedionnisation ». Deux ans plus tard, l’album Beyoncé l’installera définitivement sur le trône. Mieux : publié par surprise, sans aucune promo préalable, et en plein mois de décembre – un moment de l’année tellement creux que les labels se contentent généralement de ne plus sortir que des best of -, le coup de force bouscule les codes de l’industrie musicale. En 2016, le succès de Lemonade enfonce le clou, affirmant un peu plus le talent et la puissance de Beyoncé Knowles. La nouvelle reine de la pop, c’est bien elle. Et cela, sans même devoir aligner à tout prix les tubes. Même si ses albums en contiennent (Pretty Hurts, Drunk In Love, Sorry, Freedom), ils sont rarement écrasants (son dernier n°1 américain remonte à Single Ladies, en 2008). Dans tous les cas, ils ne sont pas les principaux moteurs de sa réussite.

Il ne faudrait pas donc pas trop « banaliser » le carton de son récent single, Break My Soul. Six ans après son dernier album (Everything Is Love, en 2018, était un disque en duo avec son mari Jay-Z, tandis que The Lion King : The Gift, en 2019, constituait la BO du film éponyme), l’Américaine a directement frappé un grand coup. Avec ce morceau, Beyoncé a même rejoint Michael Jackson et Paul McCartney dans le club des artistes ayant réussi à placer au moins vingt titres en solo dans le top 10 US, et dix en tant que membre d’un groupe… Elle l’a fait avec un morceau hyperdansant, directement branché sur la house music des années 90 – jusqu’à sampler l’emblématique Show Me Love de Robin S. Il en reprend à la fois le son et le fond. Celui d’une musique exutoire et libératrice. Pour beaucoup, il est même devenu l’hymne de la « Great resignation », ce mouvement de démissions observé un peu partout dans le monde occidental depuis un an – et peu importe que, pour le coup, le mot d’ordre « Release your job ! » vienne d’une multimillionnaire…

Dancing Queen

Donnant le ton, Break My Soul a idéalement préparé la sortie de Renaissance. Publié vendredi dernier, l’album est probablement le premier de Beyoncé à ne contenir aucun titre qui ressemble de près ou même de loin à une ballade. A la place, Renaissance est entièrement tourné vers le dancefloor. House, disco, bounce, funk, techno, etc. : les seize morceaux bouffent goulument à tous les rateliers dance, s’enchaînant quasi les uns aux autres, sous la forme d’un grand mix. « En créant cet album, j’ai pu m’octroyer un endroit pour pouvoir rêver et m’échapper durant un moment effrayant pour le monde », a expliqué l’intéressée sur son compte Instagram. En l’occurrence, elle n’est pas la seule à avoir trouver la consolation dans la danse durant ces deux dernières années plombées par la pandémie. De Dua Lipa à Charli XCX (qui samplait également Robin S. sur son dernier album) en passant par Drake, qui vient de sortir un album marqué par la house music, la piste de danse semble être devenue le refuge le plus prisé pour échapper à un monde en plein naufrage. « Popping our pain and champagne through the ceiling », chante par exemple Beyoncé sur Energy

« Mon intention, ajoute encore Beyoncé, était de créer un endroit sûr, sans jugement. Un lieu où se détacher de tout perfectionnisme et cesser de trop réfléchir ». Venant d’une star  connue précisément pour sa rigueur quasi maniaque, professionnelle au point d’avoir été longtemps vue comme une « machine », froide et distante, c’est évidemment interpellant. Sur Summer Renaissance, Beyoncé chante notamment : « Can you see my brain open wide now? », assurant que, cette fois-ci, elle ne va pas commencer à tout « suranalyser ». A voir. Car, chassez le naturel, il revient vite au galop. Dans les faits, Renaissance ne laisse en effet rien au hasard. Avec son générique kilométrique, sa production d’une précision souvent hallucinante, il reste loin de la grande bamboule spontanée et dépravée. Soit. Cela n’empêche pas la fête de battre son plein, foisonnante, exubérante. Parfaite. Presque trop, diront éventuellement certains. Un peu comme le dernier disque de Kendrick Lamar par exemple. Si, musicalement, Renaissance et Mr Morale & The Big Steppers, paru plus tôt cette année, n’ont pas grand-chose à voir, ils partagent en effet une même excellence, une volonté identique de proposer une œuvre. Mais aussi, paradoxalement, le besoin de leurs concepteurs d’échapper au rôle de superhéros qu’on leur a souvent assigné ces dernières années. Lamar en refusant la couronne de Messie noir, Knowles en se transformant en disco queen. Sur le premier morceau de l’album, I’m That Girl, Beyoncé avoue : « I didn’t want this power », avant de s’étourdir sous la boule à facettes...

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Black Renaissance

En apparence, Renaissance laisse d’ailleurs de côté la charge politique et les commentaires sociaux que pouvait parfois charrier un disque comme Lemonade. Une allusion au « dégagement » de Trump (« voting out 45 », pour le 45e président des Etats-Unis), une autre sur le terrorisme des suprématistes blancs, sur Energy, et c’est à peu près tout. Même quand elle intitule un morceau America Has A Problem, Beyoncé ne prend pas la peine de détailler la nature du problème en question (peut-être parce que c’est superflu ?). Pour autant, la piste de danse n’est pas qu’une simple distraction, une échappatoire tout juste bonne à distraire les consciences. Il y a 100 ans, le mouvement Harlem Renaissance dansait au Savoy, fêtant sur un jazz pétaradant la nouvelle fierté noire, célébrant ses écrivains, metteurs en scène, musiciens, designers, etc. De la même manière, la Renaissance de Beyoncé met à l’honneur tout un héritage noir. Comme quand elle sample par exemple une interview de Barbara Ann Teer, actrice-autrice et fondatrice du Harlem’s National Black Theatre (sur le titre Alien Superstar).

Renaissance est loin de l’exercice de style désincarné. A la fois jubilatoire et réfléchi, aventureux et respectueux de ses influences, Renaissance est même le disque le plus euphorique de Beyoncé. Et pour tout dire, l’un de ses meilleurs.

Plus généralement, c’est l’apport des artistes afro-américains aux musiques dance que met en avant Renaissance. De la disco (descendante de la Philly soul) à la house music (née dans les clubs gay noirs de Chicago) en passant par la techno (imaginée par des producteurs noirs de Detroit). Soit autant de genres souvent vus aujourd’hui comme « blancs » ou porté par des artistes blancs (il suffit de voir la programmation d’un événement comme Tomorrowland : trois week-ends d’affilée et pas une seule tête d’affiche noire).

Pour Renaissance, Beyoncé invite donc Grace Jones, icône disco (sur le morceau Move, avec la Nigériane Tems), ainsi que Nile – Chic – Rodgers, serial tubeur légendaire (sur Cuff It). On a déjà parlé du sample de Robin S. pour Break My Soul. Dans son serment d’allégeance à la disco-house, Beyoncé cite encore le I Feel Love de Donna Summer (Summer Renaissance), tandis que des morceaux comme Thique ou All Up In Your Mind charrient des sonorités électroniques plus proches de la techno. La star n’oublie pas non plus le rôle essentiel que les minorités sexuelles ont joué pour ces musiques, et l’apport en particulier de la communauté gay ou les artistes transgenres. Déjà présente sur Lemonade, Big Freedia dynamite par exemple Break My Soul avec ses interventions débraillées. Célèbre DJ et productrice, défenseuse acharnée des droits des personnes transgenres, Honey Dijon est quant à elle créditée sur au moins deux titres de l’album. Dans ses derniers visuels, Beyoncé a également tenu à rendre hommage à la culture ballroom, mouvement underground originaire de New York, qui a notamment donné naissance au vogueing. Drag queen légendaire, membre de la House of Aviance, l’une des « maisons » phares du circuit ballroom, Kevin Aviance est même samplé sur le titre Pure/Honey.

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En réalité, Beyoncé n’a jamais caché son soutien à la cause LGBTQ. Au moment de publier son album le plus clairement influencé par la dance music, elle rend une nouvelle fois hommage à son oncle Jonny, gay et décédé de complications liées au HIV, « la première personne à m’avoir exposée à un tas de musiques et une culture qui ont servi d’inspiration à cet album ». « Uncle Jonny made my dress », se rappelle-t-elle par exemple sur le morceau Heated

L’air de rien, cet élément plus personnel, livré par une star avare de confidences, confirme que Renaissance est loin de l’exercice de style désincarné. A la fois jubilatoire et réfléchi, aventureux et respectueux de ses influences, Renaissance est même le disque le plus euphorique de Beyoncé. Et pour tout dire, l’un de ses meilleurs.

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