Musicanimale, le grand “bestiaire sonore”

La Truite de Schubert? Non, Le Troisième Souffle, d’Olivier Leroi. © françois laugini
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Jusqu’au 29 janvier, à la Philharmonie de Paris, l’exposition Musicanimale creuse les liens féconds entre la création artistique et le monde animal. Un parcours ludique et passionnant, qui ne fait pas l’économie des enjeux environnementaux du moment.

Brame du cerf majestueux, chants de baleines hypnotiques, drôles d’appeaux permettant de reproduire le sifflement de l’étourneau ou de la mésange… Depuis le début de l’automne, et jusqu’au 29 janvier prochain, la Philharmonie de Paris s’est transformée en grand “bestiaire sonore”. L’idée? Proposer un panorama des liens, toujours plus étroits, entre musique et monde animal.

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Le champ d’investigation est évidemment gigantesque. Après tout, le rock et la pop ont toujours eu des airs de grand jardin zoologique -des Beatles (“scarabées”) aux Byrds-, des Arctic Monkeys à Grizzly Bear. En rap aussi, Calvin Broadus Jr. a, dès le départ, revendiqué ses affinités canines jusque dans son nom (Snoop Dogg), tandis que Missy Elliott a fait du barrissement d’un éléphant l’un des samples les plus célèbres du hip-hop (le tube Work It). En général, les musiciens ont régulièrement recours aux sons de la nature pour colorer leurs morceaux. Que l’on pense au Pet Sounds des Beach Boys (les aboiements à la fin de Caroline, No) ou, forcément, aux gazouillements du Blackbird des Beatles. En 2015, le duo rap Run the Jewels a proposé Meow the Jewels, un remix de son deuxième album, réalisé à partir de sons de chats. Trois ans plus tôt, le producteur TD Cruze publiait, lui, The Savage Beast, le “premier album hip-hop réalisé entièrement à partir de bruits d’animaux”. Le monde des musiques électroniques n’est pas en reste. Que l’on pense aux fameux oiseaux exotiques du Pacific State de 808 State ou ceux de Brian Eno sur son dernier album, Foreverandevernomore.

Si la nature a toujours inspiré les compositeurs, elle l’a fait “en suivant l’évolution des langages musicaux”, explique ainsi Marie-Pauline Martin, commissaire de l’exposition et directrice du Musée de la musique de la Philharmonie. “Avec l’essor des sciences naturelles au XIXe siècle, par exemple, la musique moderne s’est souvent appropriée la thématique, que l’on pense à l’œuvre de Bartok, Enescu” ou encore Prokofiev (Pierre et le Loup) ou Camille Saint-Saëns (Le Carnaval des animaux). “Et ça a continué durant tout le XXe siècle, du Frelon brun de Miles Davis aux Flying Whales du groupe de metal Gojira. Pour les musiciens, c’est souvent une manière de chercher des nouveaux sons, d’amener d’autres “pigments” à leur palette. Mais depuis les années 70, on voit que cette démarche est aussi de plus en plus souvent couplée à une conscience environnementale. C’est par exemple encore le cas du dernier album de Björk ou du Birdsong Project, qui réunit sur cinq volumes près de 200 artistes, dont Nick Cave, Damon Albarn, etc.

Le brame du cerf, selon Gloria Friedmann, animal-oracle perché sur un socle de journaux concassés.
Le brame du cerf, selon Gloria Friedmann, animal-oracle perché sur un socle de journaux concassés. © william beaucardet

À la lumière des lucioles

La matière est donc riche et foisonnante. D’autant plus que pour Musicanimale, la Philharmonie n’a pas voulu se limiter. “Que ce soit en termes d’espèces animales, de courants musicaux, d’époque -de l’Antiquité à nos jours- et encore moins d’espace territorial -c’était important de ne pas se limiter à une vision occidentale de la problématique.” Comment alors éviter de mal étreindre, à vouloir trop embrasser? “On est parti du principe d’un abécédaire. C’est un outil assez pédagogique, qui sert encore souvent de premier livre d’apprentissage aux enfants. À partir du moment où il était impossible d’être exhaustif, il nous a permis d’éviter les grands discours et de proposer une trentaine de micro-récits. Des petites histoires assez précises, mais qui donnent une idée des principaux enjeux.” De A (appeaux) à Z (les instruments zoomorphes), en passant par le Coucou, le Loup, le Rossignol ou encore le X des parades sexuelles ou le K de Knud Viktor, naturaliste danois qui passa la majorité de sa vie au fin fond du Lubéron pour capter des sons aussi minuscules que ceux des “palabres des fourmis ou les bruits d’un lapin qui rêve.

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À l’instar des Américains Bernie Krause et Roger Payne, Viktor fait partie des pionniers de l’écologie sonore et de la bioacoustique. Avec cette particularité de flouter les frontières entre art et sciences. D’ailleurs, si Viktor et Krause se présentent d’abord comme des metteurs en son, Payne a démarré comme biologiste. De la même manière, l’expo de la Philharmonie est le fruit d’un partenariat avec le Muséum d’Histoire naturelle. On pouvait montrer comment le chant des baleines a pu inspirer certains artistes. Mais au bout d’un moment, il nous semblait aussi naturel de vouloir en savoir un peu plus: comment ces sons sont-ils produits? quelle fonction ont-ils? Etc.

Depuis le lancement de l’expo en septembre, le public répond en tout cas présent. Il faut dire que la thématique est dans l’air du temps. Dans le milieu de l’art -au même moment, le musée du Quai d’Orsay propose une rétrospective de Rosa Bonheur, peintre spécialisée dans la représentation des animaux-, mais pas seulement. Dans le monde de l’édition, par exemple, des noms comme Vinciane Despret -la philosophe belge autrice notamment de Autobiographie d’un poulpe– ou Baptiste Morizot -le best-seller Sur la piste animale– sont désormais devenus des têtes de gondole. Tandis qu’au cinéma, le prix du Jury du dernier festival de Cannes est allé à Eo, road movie de Jerzy Skolimowski, dont le héros est un… âne.

Dessiné par la Japonaise Miruka, le pic siffle sur un fond de notes et de croches.
Dessiné par la Japonaise Miruka, le pic siffle sur un fond de notes et de croches. © yellow

Pour revenir à la musique, et à la Belgique, le succès des Firefly Sessions, organisées par l’asbl Muziekpublique depuis deux ans, s’est confirmé. Le principe: un concert acoustique en petit comité, en forêt de Soignes, à l’heure où les lucioles illuminent le paysage. “L’an dernier, les réservations pour les cinq dates se sont toutes écoulées en deux heures”, explique Raphaël De Cock. Ce biologiste de formation a étudié à l’université d’Anvers, où il a obtenu un doctorat grâce à son travail sur les lucioles, “ce groupe de coléoptères connu pour produire de la lumière”. Mais “après mes études, j’ai eu du mal à trouver un boulot satisfaisant. Je voulais aller sur le terrain, partir observer sur place. Mais quand vous avez un boulot de chercheur, vous passez souvent plus de temps à monter des budgets, participer à des réunions, écrire des articles pour des revues, etc.

En 2008, il se tourne alors vers son autre passion: la musique, folklorique notamment. Il commence à donner cours à Muziekpublique et participe à plusieurs formations maison. J’ai fait de mon hobby mon métier, et de mon métier mon hobby”, puisque Raphaël De Cock continue la recherche comme bénévole. Avec les Firefly Sessions, il allie les deux. J’accompagne les groupes et je donne des explications sur les lucioles.” C’est aussi l’occasion de sensibiliser à certaines problématiques, “comme la pollution liée aux pesticides, mais aussi la pollution lumineuse”. “Les lucioles utilisent les signaux lumineux pour se retrouver. Quand il y a trop de lumière, ça devient beaucoup plus compliqué. Et on assiste petit à petit à une diminution des populations.

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Mercy Mercy Me (The Ecology)

Difficile en effet de faire l’économie d’un discours sur les enjeux environnementaux du moment. À la Philharmonie de Paris, l’exposition Musicanimale met notamment l’accent sur les dangers d’“ensilencement”: “Lorsqu’on réalise qu’en 50 ans, 50% des sons du vivant auraient disparu, ne devient-il pas crucial (…) de contribuer à la prise de conscience sur la nécessité de préserver le vivant dans sa diversité?” Marie-Pauline Martin prolonge: “Notre but reste d’être fédérateur, d’autres sont plus radicaux dans leurs actions et leurs discours. Mais pour autant, nous ne pouvions pas faire comme si tout était beau dans le meilleur des mondes. Donc on a quand même tenu à sensibiliser à ces questions. Mais sans grand discours, en préférant alerter les consciences de manière poétique, à travers la parole d’artistes qui travaillent parfois depuis 20, 30 ans sur la question.

Luc Petton dans son "ballet pour six grues, quatre danseurs".
Luc Petton dans son « ballet pour six grues, quatre danseurs ». © alain julien

Avec l’idée, en filigrane, de repenser le rapport entre l’homme et le monde qui l’entoure. Par exemple en affirmant “qu’il peut y avoir une interaction musicale entre humains et non-humains, et contourner ainsi les conceptions occidentales séparant les deux règnes. Comment sceller une nouvelle sorte d’alliance entre l’humain et la nature? Cette question, le célèbre sociologue-philosophe Bruno Latour, disparu le 9 octobre dernier, n’a cessé de se la poser. Elle est, aujourd’hui plus que jamais, au centre du débat.

On la retrouve un peu partout. Y compris dans la pop donc. Même si on attend toujours le grand album qui se penchera sur la question climatique, les thématiques environnementales reviennent régulièrement sur la table. Et ce depuis au moins la célèbre plainte soul Mercy Mercy Me (The Ecology) de Marvin Gaye, jusqu’au Solar Power de Lorde -la chanteuse néo-zélandaise avait même refusé que son album, publié l’an dernier, sorte en format CD, jugé trop polluant-, en passant par le dernier single de Dominique A, Désaccord des éléments –Quel animal fermera le bal/S’éteindra le dernier?”.

En Colombie, Jorge Pizarro et Felipe Rodríguez, DJ résident du célèbre club Kaputt, à Bogota, ont commencé eux à enregistrer les sons de la nature durant la pandémie, pour les intégrer dans leurs mix. Interrogé par la plateforme Techno 24/7, Rodríguez explique notamment: “Le facteur cool du club est l’outil idéal pour intéresser les jeunes esprits curieux à l’écologie”. Et les amener éventuellement à réfléchir, comme l’écrit Vinciane Despret, à “comment habiter avec d’autres êtres qui nous sont, pour la plupart, totalement étrangers”? Dans sa préface à Sur la piste animale de Baptiste Morizot, la philosophe ajoute encore: “Nous lançons des sondes et même des messages aux quatre coins de l’univers, et nous promenons en forêt aussi bruyants qu’une troupe de babouins en goguette, ce qui ne peut que confirmer cette étrange conviction que nous sommes seuls en ce monde. Il est temps de revenir sur Terre” Chuuut, le concert commence…

Musicanimale, à la Philharmonie de Paris, jusqu’au 29/01.

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