Critique | Musique

Molly Lewis, le coup de siffler

4,0 / 5
Molly la siffleuse a grandi à Mullumbimby. D’où sont aussi originaires Amy Taylor (Amyl and The Sniffers), The Babe Rainbow et Parcels. © DR
4,0 / 5

Album - Mirage

Artiste - Molly Lewis

Genre - Instrumental

Label - JagJaguwar

Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

Elle s’est produite au festival de Cannes et à la fashion week parisienne. A collaboré avec Dr. Dre, La Femme et Sébastien Tellier. Et embauché Mac DeMarco et John C. Reilly. Bientôt au Botanique, Molly Lewis ne chante pas, elle siffle. Récit d’une splendide incongruité.

Le sifflement en tant qu’art a pratiquement disparu. Est-ce que Molly Lewis peut le maintenir en vie?” En juin 2021, le New York Times s’interrogeait. Sirène des temps modernes, la jeune femme alors âgée de 31 ans venait de sortir son premier EP: The Forgotten Edge. Six chansons siffleuses et rêveuses mises en boîte avec le guitariste et producteur Thomas Brenneck, boss du Menahan Street Band croisé aux côtés d’Amy Winehouse, de Christina Aguilera, de Nile Rodgers et surtout du regretté Charles Bradley.

Molly avait zappé notre premier rendez-vous mais se connecte cette fois pile à l’heure. “Je m’excuse encore. Je me lève généralement tôt mais j’avais passé une très mauvaise nuit. Je n’avais pas dormi du tout. Je me suis assoupie et quand je me suis réveillée, il était 10 heures et demie.” Molly est chez elle, à Los Angeles, dans le quartier d’Echo Park. Elle montre la vue, fait visiter les lieux. Un micro et une petite installation genre studio de radio trônent sur la table juste à côté de la cuisine, découpe américaine. Molly est née à Sydney mais a bougé à Los Angeles avant même de souffler sa première bougie. “J’ai grandi à L.A. jusqu’à l’âge de 12 ans. Je n’ai pas vraiment d’élément de comparaison. Pour moi, j’ai eu une enfance normale. On est ensuite retournés en Australie dans la petite ville campagnarde de Mullumbimby, 3 000 habitants. C’est beau. C’est tropical.” Et situé à une dizaine de kilomètres de la mer de Corail. Fille d’un documentariste et d’une éditrice qui a bossé dans la supervision musicale, Molly a étudié le cinéma. “Je n’avais vraiment pas prévu de me lancer dans la musique. J’aime ça. J’adore évidemment siffler. Et j’ai appris le piano. Mais je n’ai jamais été dans un groupe. Je ne me suis jamais pensée musicienne. Ce qui m’intéressait moi, c’était surtout les films.

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Contrairement à ce qu’on pourrait croire, son père, Mark, n’a pas travaillé sur Don’t Fuck with Cats, la série documentaire Netflix dans laquelle des internautes amis des chatons traquent et démasquent un dépeceur de Montréal. “Mon père fait des documentaires animaliers. Ils parlent des relations entre les gens et les animaux. Ses films ont le sens de l’humour. J’aime beaucoup Animalicious. ça parle d’animaux qui ont attaqué des gens. Pas des requins ou des lions, mais un écureuil qui a terrorisé une ville des États-Unis, une dinde qui a tiré dans la jambe d’un chasseur… C’est dingue qu’il ait un homonyme dans le même secteur que lui. Et surtout que la malédiction se transmette de père en fille.” Parce qu’on ne vous l’avait pas dit: il y a une autre Molly Lewis dans l’industrie du disque. Elle est californienne, a quasiment le même âge et s’est fait repérer avec des reprises de Britney Spears et Lady Gaga au ukulélé… “C’est compliqué. Ça prête à confusion. Je ne sais pas ce que je dois faire. La faire assassiner?” Molly se marre. Elle a commencé à siffler étant enfant. “J’ai grandi dans un environnement naturel incroyable. J’ai toujours essayé d’imiter le chant des oiseaux que j’entendais autour de moi. Je tentais de leur parler même s’ils ne m’écoutaient pas. Les enfants sont obstinés quand ils veulent vraiment quelque chose. Et quand j’ai enfin réussi à siffler, ça a été la révélation. Je le faisais beaucoup. Tout le temps. Je ne pensais pas que c’était spécial ou inhabituel. Mais mes parents ont dû remarquer que j’étais assez bonne. Ils m’ont acheté un CD de Steve “The Whistler” Herbst pour mon anniversaire.” Ils lui ont aussi montré Pucker Up, un documentaire sur une convention et compétition de serial siffleurs qui a lieu chaque année à Louisburg, en Caroline du Nord. Molly y a participé en 2012 alors qu’elle vivait à Berlin. “Mon père m’a emmenée. J’en garde un souvenir incroyable. C’est dingue déjà d’intégrer une communauté de siffleurs. Je n’en avais jamais rencontré dans ma vie de tous les jours. Se retrouver dans une convention avec des gens unis par leur amour et leur passion pour le sifflement, c’était en même temps bizarre et amusant. C’était aussi la première fois que je me produisais sur scène. J’avais choisi l’Air de la Reine de la Nuit de Mozart, un extrait de La Flûte enchantée. Et Crazy de Patsy Cline. Je n’ai pas reçu de trophée mais on m’a filé une plaque. La plaque du siffleur qui avait parcouru la plus longue distance pour participer à la compétition.

Rêveur, subaquatique, éthéré…

De retour à Los Angeles, Molly a enchaîné les boulots. Elle a bossé dans un cinéma et dans le département juridique d’un show de téléréalité. “Il fallait payer les factures.” Puis, pendant quelques années, elle a été l’assistante d’un réalisateur dans le milieu de la publicité. “C’était incroyable les budgets qui étaient débloqués. On pouvait se permettre des explosions, des chevaux… Un vrai truc de blockbuster.

La première fois où Molly siffle pour un public (hors concours), c’est lors d’un ralliement artistique sur la plaine de jeu d’un McDonald’s. Tu avais des lectures, de la poésie. C’était super drôle.” À la mort le 26 mars 2017 de son héros, le siffleur, musicien et compositeur proche de Morricone Alessandro Alessandroni, Molly convainc un nouveau club, le Zebulon, de lui organiser un tribute. “Il n’y a pas des tas de chouettes musiques à siffler. Siffler a rapidement une connotation négative. Celle d’un jingle ennuyeux ou du bête riff d’une chanson pop. Alessandroni proposait quelque chose d’extrêmement beau où le sifflement était central. Je regrette de n’avoir jamais pu le rencontrer. Bref, il y a eu du monde à ce tribute. Sans doute parce que beaucoup de gens aiment sa musique et n’ont pas l’occasion de la vivre en concert.

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C’est la première fois que Molly se produit avec un groupe. John Carroll Kirby (Solange, Frank Ocean, Norah Jones, Connan Mockasin…) l’a aidée à l’assembler. Petit à petit, les soirées Café Molly deviennent régulières. “On a commencé à proposer autre chose. Des musiques de films, du jazz, du classique… Et puis, petit à petit, des chansons originales.” Des invités prestigieux aussi parfois. Mac DeMarco, le mec de sa pote Kiera, qui chante du Frank Sinatra. Ou John C. Reilly, qu’elle a rencontré lors d’un tribute à Harry Dean Stanton. “On a sympathisé et c’est devenu l’un de mes plus grands supporters. Il a joué dans un de mes clips. Il est vraiment cool.Los Angeles est à l’image de ce qu’on s’en fait. On y rencontre toujours des gens intéressants, des freaks talentueux.

Si les sollicitations se multiplient, Molly a des doutes. Elle a un vrai boulot avec un salaire, une assurance santé. Se lancer comme siffleuse freelance n’est pas ce qu’il y a de plus rassurant. Une résidence de deux mois à Mexico City, le soutien des mecs de La Femme qui l’invitent à siffler sur leur disque et à se produire durant leur festival à Biarritz (“Ils aiment les sons qui sortent de l’ordinaire, on s’est rencontrés aux Grammy”) l’incitent à sauter le pas. Reste que quand le label Jagjaguwar propose de la signer et de l’enregistrer, la jeune femme ne sait pas trop où elle met les pieds. Sa meilleure amie, l’artiste Ariana Papademetropoulos qui se fait appeler sa manager parce qu’elle assure sa pub dès qu’elle en a l’occasion, l’invite à rencontrer son beau-frère Tom Brenneck. L’entente est parfaite. “J’ai commencé la guitare pendant la pandémie. Mac (DeMarco) se débarrassait de l’une des siennes. Il m’a dit: “Molly tu la veux?” “Bien sûr. Je la revendrai sur Ebay…”” Elle rigole. “Ça m’a aidée à composer. Avec Tom, on a écouté beaucoup de musique. Je voulais un truc rêveur, subaquatique, éthéré. Un monde cinématographique intemporel. On a essayé des choses, expérimenté.”

Pour son premier EP, The Forgotten Edge, Molly a pensé chaque chanson comme la B.O. d’un film. Scène de western. Ambiance romantique et tropicale à la plage. “J’essaie de faire de la musique que j’aime écouter. Et j’ai plus qu’un faible pour les bandes originales et l’exotica. Arthur Lyman, Martin Denny, Yma Sumac… Ces trucs très dramatiques, d’un autre monde. Mirage, son nouveau six titres, plus cohérent, a été enfanté avec le guitariste brésilien Rogê. “Il a cette couleur-là, mais aussi un truc à moi qui suis australienne et américaine. La musique vient d’une île imaginaire au milieu de tout ça. C’est la B.O. de cet endroit, inspirée évidemment par Eden Ahbez et son Eden’s Island. On reprend son Nature Boy d’ailleurs.” Bavarde, marrante, Molly Lewis explique avoir écrit une lettre quand elle avait 12 ans à Howard Shore, qui a composé la musique du Seigneur des anneaux. “J’en ai encore une copie. C’était mon héros. Il ne m’a jamais répondu.” Elle parle de musique classique et d’Abba. Elle regrette de ne pas encore avoir été embauchée pour un film de science-fiction. “J’adorerais.” Elle évoque volontiers ses collaborations avec Dr. Dre et Karen O des Yeah Yeah Yeahs, Dita von Teese et Sébastien Tellier. “J’ai trouvé une niche et je suis en quelque sorte devenue une spécialiste. C’est ce qui me permet de recevoir des coups de fil intéressants et d’obtenir toutes ces opportunités. Je propose quelque chose d’assez rare et de peu habituel. J’ai trouvé ce son que les gens n’ont pas coutume d’entendre. C’est une expérience pour l’auditeur, je pense. En plus, le sifflement transcende les genres. Je peux aussi bien me retrouver sur une chanson hip-hop américaine que sur un morceau français électronique et sexy.

Lewis trouve que les paroles distraient. Elle affectionne l’idée de faire naître des sentiments sans les imposer. “Avec le sifflement, les gens peuvent entendre les émotions qu’ils veulent et se projeter.” Elle compare son activité à un theremin humain -“Le même genre de feeling. Ce son venu d’ailleurs”- et décrit sa discipline comme une jolie façon de respirer. “Je ne peux pas te dire comment on fait. Tu risquerais de me piquer mon boulot. Il n’y a pas vraiment de prof en fait. Internet a été important. J’ai découvert des siffleurs qui avaient leur chaîne YouTube et qui postaient sur les différentes manières de s’y prendre. Ce n’est pas évident à enseigner. On peut produire du son d’un tas de façons. Je pense que chacun trace son propre chemin.

En attendant, elle espère ne pas fatiguer les gens. “Parfois, je m’inquiète des limitations. Mais c’est ce que je fais. Un harpiste fait de la harpe, un flûtiste joue de la flûte. Moi, je siffle. C’est mon instrument.” Un art en train de disparaître? “Je ne sais pas. Le sifflement va et vient. En France, on m’a fait découvrir Micheline Dax. Ça ne meurt jamais totalement. Les concours comme celui dont je te parlais continuent d’exister. C’est juste le genre de choses dont les gens ne sont pas au courant. Ce n’est pas une forme artistique très commune, certes. Mais moi, je n’essaie pas de lancer un revival. Je ne pense pas que des gens vont s’y mettre à cause de moi. C’est juste un truc que je fais bien et que certains ont l’air d’aimer écouter.

En concert le 28/10 au Botanique, Bruxelles.

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