Julien Broquet
Julien Broquet Journaliste musique et télé

ORFÈVRE POP, HÉRITIER DE NICK DRAKE, DE BRIAN WILSON ET DES BEATLES, JOHN CUNNINGHAM SORT APRÈS QUATORZE ANS DU SILENCE AVEC UN JOYAU DE DISQUE CROWDFUNDÉ…

John Cunningham

« Fell »

POP. DISTRIBUÉ PAR HOT PUMA.

8

Son dernier album, le magnifique Happy-Go-Unlucky, l’Anglais trop discret John Cunningham l’avait sorti chez les Belges de Top 5 Records. On est en 2002. Fabrice Delmeire et Sébastien Carbonnelle, music lovers esthètes qui exercent leur prose dans les colonnes du Rif Raf, ont craqué sur la pop ciselée du Liverpuldien et lui font l’honneur d’inaugurer la discographie d’un micro label exigeant grâce auquel on découvrira plus tard Superflu, Jawhar mais aussi leur groupe de pop western wallifornienne Major Deluxe. Top 5 (une référence au roman High Fidelity de Nick Hornby) et ses cowboys mélomanes ont mis la clé sous le paillasson depuis un bout de temps maintenant. Et on pensait franchement que John Cunningham, complètement disparu des radars, en avait fait autant.

C’est donc avec l’impression de se retrouver nez à nez avec un fantôme qu’on découvre et écoute religieusement Fell, sixième album solo, lumineux et éblouissant, dont le grand bonhomme semble lui-même surpris. Cunningham déclare l’avoir enregistré par erreur; la beauté est pourtant tout sauf accidentelle chez lui. Songwriter à la grâce folle et à la douceur exquise, le Britannique a toujours eu de l’or dans les doigts et du miel dans la voix. Et il en apporte encore une fois une merveilleuse illustration.

Boudé par le succès public, abonné aux échecs commerciaux, Cunningham, qui a entamé sa carrière discographique avec l’EP Backward Steps en 1989 et signé son premier album solo en 1992 (un temps où la jeunesse n’avait d’yeux et d’oreilles que pour le Nevermind de Nirvana et le Use Your Illusion des Guns N’ Roses) aurait pu se sacrifier sur l’autel de l’indifférence. Foudroyé par un drame personnel, travaillé au corps par ses proches et la structure de production artistique Microcultures qui implique directement les fans dans le financement de ses projets (elle veut « donner aux artistes indépendants les moyens de réaliser concrètement leurs ambitions et leurs oeuvres« ), le Britannique a préféré renaître de ses cendres. Grâce au crowdfunding, il a récolté 6 000 euros pour se permettre cet étincelant retour aux affaires.

Écrit à Dublin et chez lui, dans la région du Lake District, zone montagneuse au nord de l’Angleterre, Fell joue avec ses dix vignettes de pop distinguée et orchestrée dans le jardin de Nick Drake, Brian Wilson, Paul McCartney et John Lennon. La cour d’Elliott Smith, du Super Furry Animal Gruff Rhys (Let Go of Those Dreams) et du Fountain of Wayne Adam Schlesinger (While They Talk of Life). Arrangements élégants, chansons d’un autre temps qui transcendent les époques et voix à la candeur juvénile d’enfant de choeur… Fell, avec ses ballades au piano, ses dentelles artisanales et ses subtilités à la fois classiques et modernes, s’impose comme l’un des disques de singer-songwriter de l’année. Un album de pop anglaise comme on n’en fait plus.

JULIEN BROQUET

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