Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

à l’école de Jimi -La réédition du troisième album du Voodoo Chile offre l’original remasterisé et un film qui décode l’Expérience hendrixienne. Pédago-psychédélique.

« Electric Ladyland -Deluxe Edition »

Distribué par UniversalJimi faisait une peinture orale et je faisais sonner sa guitare comme si elle était en feu (…) enfin, j’imagine que c’est comme ça que sonnent les flammes (…). » L’homme qui interroge la métaphysique musicale d’Hendrix dans le documentaire de 86 minutes consacré à l’enregistrement d’Electric Ladyland, est Eddie Kramer, l’ingénieur du son du double LP initialement paru en septembre 1968. Deux ans avant la mort d’Hendrix. Kramer est le guide principal de ce périple dans les entrailles de l’album le plus expérimental du guitariste. Hendrix transgresse, essaie, convoque le hasard ou un chauffeur de taxi qui joue des congas.  » Ce son curieux que l’on entend sur Crosstown Traffic, explique Kramer, c’est un peigne qu’Hendrix a recouvert de papier cellophane pour imiter le son du kazoo. Sur les seize pistes, il y avait aussi des tam-tams au ralenti, des cymbales à l’envers. Parfois, je ralentissais la voix de Jimi pour la faire sonner comme un monstre venu de l’espace. » Pour le son d’une guitare qu’il veut hawaïenne, Hendrix fait glisser briquets, bouteilles et couteaux sur les cordes. Le résultat est shamanique, les moyens artisanaux. Comme le précise le manager Chas Chandler:  » La règle musicale, c’est qu’il n’y en avait pas« . Découvert deux ans plus tôt à Londres, le flamboyant inconnu américain est devenu, en 1968, la mégastar ultime de l’âge psychédélique.

un formidable talent vocal

La transition n’est pas sans douleur. Les sessions qui s’éternisent aux Studios Record Plant de New York depuis l’été 1967, scellent les premières dissensions majeures qui auront raison du trio de Jimi, l’Experience. Face à ce doc, en partie tourné dans les années 90, les deux musiciens d’Hendrix aujourd’hui disparus(1), confessent une forme de désarroi. L’unité de l’Experience se désagrège doucement au fil du leadership d’Hendrix qui n’hésite pas à jouer lui-même les parties de basse de Redding. Et puis, dans la rue, l’Amérique est lourde. Martin Luther King, Robert Kennedy se font descendre, des émeutes raciales brisent l’illusion de consensus. Face à cela, les musiciens invités sur le disque – Stevie Winwood ou le batteur Buddy Miles – témoignent de l’acharnement du guitariste à placer sa musique dans une forme réactive. Les belles archives du DVD sont éloquentes de la facilité organique d’Hendrix à sortir son écho complexe d’un simple instrument à six cordes. Quarante ans après ce double disque de fulgurances, le doc rappelle aussi deux choses importantes. Hendrix fut le premier musicien rock à créer un groupe intégré (mixte noir et blanc). Et il n’avait aucune confiance dans sa voix. Pourtant, à la suite de la vision du DVD, en écoutant le CD remastérisé, la flamboyance blues de Voodoo Chile – quinze minutes d’anthologie – ou la sensualité urbaine de Crosstown Traffic, sont chargées d’un formidable talent vocal. Pour la guitare, on savait bien sûr mais en réentendre les éclats, cela déchire encore.

(1) le batteur Mitch Mitchell est mort en novembre 2008, le bassiste Noel Redding en 2003

Philippe Cornet

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