Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

HAUT LIEU DU FANTASME, LE 7E ART NE POUVAIT QUE S’INTÉRESSER DE PRÈS À L’UNIVERS PSYCHIATRIQUE… QUI LE LUI REND BIEN!

On ne compte plus les publications universitaires abordant le thème des rapports entre les disciplines « psy » et le cinéma. Ce dernier n’a bien sûr pas manqué d’exploiter le riche potentiel humain -et spectaculaire- de la maladie mentale, prise du point de vue du patient, du soignant et du cadre institutionnel, mine de situations extrêmes et de drames bouleversants. Et les psychiatres et psychanalystes ont eux-mêmes nourri les échanges. Certes pour commenter la vision que le 7e art peut avoir d’eux et de leur pratique, mais aussi pour analyser ce que le cinéma, en soi et en général, peut révéler de rapports avec l’inconscient, le fantasme, les névroses et psychoses qui font leur terrain d’étude et leur quotidien. Une réciprocité singulière, traduisant la richesse « psy » du cinéma dans les films mais aussi dans son processus lui-même (que n’a-t-on pas pu dire et écrire sur la salle obscure où l’écran lui donne vie, par exemple?)

Célébration vibrante de l’amitié entre deux femmes pensionnaires d’une institution dont elles s’échappent ensemble, La Pazza Gioia de Paolo Virzì s’inscrit dans un sous-genre aussi passionnant que diversifié, loin de films abordant la psychanalyse d’un point de vue théorique…

Vous avez dit « asile »?

Du Cabinet du docteur Caligari (1920) à Shutter Island (2010) et Stonehearst Asylum (2014) en passant par Spellbound (1945) d’Hitchcock et l’incontournable Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975), le théâtre exacerbé de l’institution psychiatrique aura servi de décor à des films parfois réalistes comme celui de Milos Forman, mais le plus souvent orientés vers l’effroi et le crime, façon expressionniste (le premier cité) ou généralement gothique (les deux plus récents). Cette dernière approche ayant été celle de beaucoup de films d’épouvante, qui font de l’asile de fous une geôle où médecins et gardiens sont souvent aussi dangereux, si pas plus, que les malades mentaux qu’ils ont sous leur (ir)responsabilité. Du Bedlam de 1946 avec le grand Boris Karloff au… Bedlam de 2015 -pas un remake!, la liste est longue, qui comprend notamment Asylum Erotica (1971, avec Klaus Kinski), Asylum de Roy Ward Baker (1972), Disturbed (1990, avec Malcolm « Orange mécanique » McDowell), Gothika de Mathieu Kassovitz (2003) et The Jacket avec Adrien Brody (2005), ainsi que -last but not least- deux films du grand John Carpenter: The Ward en 2010 et surtout le formidable In the Mouth of Madness réalisé six ans plus tôt.

Le chef-d’oeuvre qu’est Vol au-dessus d’un nid de coucou domine évidemment l’ensemble de la production « sérieuse », celle qui dépeint -ici sur les pas d’un rebelle joué par Jack Nicholson- l’univers de l’institution psychiatrique pour questionner la société, son rapport à la folie et sa propension à imposer la norme. Le bouleversant Family Life de Ken Loach est lui aussi remarquable, traçant en 1971 le portrait d’une jeune fille schizophrène, livrée aux électrochocs. Le héros de Morgan, autre film britannique réalisé en 1966 par Karel Reisz avec David Warner, est tout aussi incompris et son extravagance le fait enfermer à tort. Le cinéma « mainstream » n’a, lui, que rarement accouché d’une oeuvre significative (peut-être Girl, Interrupted avec Winona Ryder et Angelina Jolie)…

Certains documentaires ont également su porter haut une thématique sensible. Le renommé San Clemente (1980) de Raymond Depardon, tourné dans l’hôpital psychiatrique de Venise, bien sûr. Mais aussi les plus fragiles et en même temps lumineux La Porte d’Anna (Patrick Dumont, François Hébrard) et La Devinière du Belge Benoît Dervaux, consacré à un lieu dont la chaleur et l’ouverture à la différence rendent au terme « asile » son sens premier et fort.

LOUIS DANVERS

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