Mythologies

© HARD RIDER, 2016, ACRYLIQUE SUR CANEVAS, 190 X 210 CM © LUCIEN MURAT
Michel Verlinden
Michel Verlinden Journaliste

LE TRÈS PROMETTEUR LUCIEN MURAT REVIENT À LA GALERIE LKFF AVEC TROIS PEINTURES SUR TAPISSERIES. L’OCCASION D’APPRIVOISER SES NOUVELLES MYTHOLOGIES.

Oups, I Did it Again!

LUCIEN MURAT, LKFF, 15 RUE BLANCHE, À 1050 BRUXELLES. JUSQU’AU 03/12.

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Sa notoriété n’en finit pas de croître. Surtout depuis 2015, année favorable durant laquelle Lucien Murat a remporté le Prix d’art contemporain ARTE-Beaux-Arts Magazine dans le cadre de la Foire SLICK. Né en 1986, ce plasticien français a connu une enfance mouvementée à la faveur d’un père marin -ce pourrait être anecdotique, ce ne l’est pas tant que ça- qui l’a marqué du sceau du voyage. Passé par l’Atelier de Sèvres et diplômé du Central Saint Martins College of Art and Design de Londres, Murat s’est fait remarquer avec une extrême rapidité. Cela tient entre autres au matériau qu’il utilise, soit le canevas. Ce passe-temps inoffensif consiste à broder une image -le plus souvent convenue et mièvre- d’après un modèle. Il est ici utilisé comme le support inédit de coups de force picturaux à l’acrylique. Il y a du tao dans cette histoire qui signe la rencontre entre une sphère domestique, la couture traditionnellement attribuée aux femmes, et un univers d’ultra-violence que l’on se plaît à voir masculin. Une piste psychanalytique? La broderie est ce que tisse la femme pour dire l’absence, celle du mari-marin. Dans le cas précis, on est plutôt en droit de penser qu’inconsciemment, Murat réactive tous ces codes pour les mélanger à la faveur d’un processus familial. En effet, lesdits canevas sont d’abord chinés puis cousus ensemble par la mère de l’intéressé. Le tout pour une surface hyper-signifiante et formellement marquée: des motifs, des coutures et des couleurs qui signent un horizon providentiel pour la composition à venir.

La fin de l’innocence

C’est au moyen de couleurs acides et d’images trash clairement inspirées par l’esthétique des jeux vidéo -notamment Doom– que Murat met fin à l’innocence des scènes bucoliques et apaisantes, de L’Angélus de Millet à La Liseuse de Fragonard. Pour l’expo Oups, I Did it Again! à Bruxelles, il présente trois tapisseries en format 210×190 centimètres. À elles seules, ces oeuvres saturent la galerie -même si trois dessins complètent l’accrochage. L’oeil s’arrête tout particulièrement sur Hard Rider (2016). Rayée par un champignon atomique vert, l’oeuvre évoque une déflagration post-11 septembre. On reconnaît le visage de Ben Laden et même celui de Saddam Hussein au moment de sa condamnation à mort. Ces cavaliers de l’apocalypse en croisent un autre qu’on met un certain temps à identifier: une carcasse de voiture cramée jusqu’à la moelle faisant référence au Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard de Jacques-Louis David. Une belle façon de pointer l’éternel retour du même. Et aussi de rappeler que ce sont toujours les gagnants qui écrivent l’Histoire. En convoquant de tels schèmes et figures, Murat compose une « mythologie contemporaine » presque en temps réel. Elle s’articule entre répétitions d’éléments -le pneu, l’oeil, les membres du corps, l’ange…- et articulations sadomasochistes -la douleur omniprésente. On n’a aucune peine à croire qu’un jour elles seront regardées comme La Nef des Fous de Bosch. Murat signe une épiphanie du délire du monde. Il est particulièrement cruel de l’avoir sous les yeux et d’y assister impuissant.

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MICHEL VERLINDEN

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