L’Italie au Borinage

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

L’oeUVRE CENSURÉE DE PAUL MEYER REVIENT EN VERSION RESTAURÉE. SUPERBE ET SOLIDAIRE, REBELLE ET LUMINEUX!

Déjà s’envole la fleur maigre

DE PAUL MEYER. AVEC DOMENICO MESCOLINI, VALENTINO GENTILI, LUIGI FAVOTTO. 1 H 20 (LE FILM). 2 H 17 (AVEC LES SUPPLÉMENTS).

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Tout débute par des jeux d’enfants. Mais la voix d’un homme s’élève, en italien. Monologue d’un travailleur émigré, passé par Marseille pour y être docker, puis par Paris et enfin ancré au Borinage, pour y être mineur. « La main-d’oeuvre la moins qualifiée d’Europe… « , disent les décideurs. Derrière les mots, une histoire. La mine, le dur travail, la survie, les minuscules maisons alignées des corons, le manque… Et déjà charbonnage rime avec chômage. « Dis-occupazione… Chô-mage… « , explique un adulte à un enfant, enrichissant son vocabulaire d’un mot chargé de bien sombres présages…

Déjà s’envole la fleur maigre est tout à la fois un chef-d’oeuvre et un scandale majeur. Cette fresque intime, consacrée aux Italiens immigrés au Borinage à la fin des années 50 et marquée par l’influence néoréaliste, s’est vue en son temps interdite de diffusion. Elle ne plaisait pas au Ministère de l’Instruction Publique, commanditaire d’un film sur l’adaptation supposément réussie des enfants d’immigrés. Dans un contexte social très tendu (la « grève du siècle » prend place à l’hiver 1960), les autorités refusèrent son bon de sortie à un film tout sauf lisse et consensuel. Brièvement mis à l’affiche à Mons et à Bruxelles, il en fut rapidement retiré.

Paul Meyer n’allait pas se remettre de cette censure venant après d’autres visant ses films précédents(1). Lourdement endetté pour mener à bien Déjà s’envole la fleur maigre, il allait passer le reste de sa vie à rembourser, usant de son salaire à la RTB où son approche militante allait lui valoir de nouveaux ennuis… Décédé en 2007, il aura pu voir son film phare connaître une reconnaissance tardive à la fin du XXe siècle. Mais il ne masquait pas son amertume. « Nous voulons faire ce film pour que votre situation soit connue de l’ensemble de la population« , avait-il dit en s’adressant aux familles qui sont au coeur de sa fleur. Porté par « un devoir de témoigner, pour changer la manière de voir les étrangers« , Meyer avait vu les pouvoirs publics lui faire « rater son but, manquer sa fonction sociale« .

Dans la courte interview accompagnant l’édition de son film en version superbement restaurée par la Cinematek(2), le cinéaste s’adresse à ses interprètes, tous saisis dans leur vie quotidienne, en disant au nom de l’équipe de réalisation: « Nous vous remercions d’avoir donné à notre métier son sens profond. » À jamais solidaire comme peut l’être aujourd’hui un Ken Loach, Paul Meyer sut nourrir son engagement social et politique d’une maîtrise formelle, d’un sens de la beauté, des plus impressionnants. La preuve dans les suppléments du coffret, notamment dans le vibrant Juan Jimenez, séquence d’un film, évoquant une autre immigration, espagnole. À voir absolument!

(1) DONT LE MAGNIFIQUE KLINKAART OFFERT EN BONUS DU DVD.

(2) SUR LE POÈME CHANTÉ DONT UNE PHRASE DONNE SON TITRE AU FILM, LA GUIMBARDE EST JOUÉE PAR FERNAND SCHIRREN, LONGTEMPS ACCOMPAGNATEUR AU PIANO DES FILMS MUETS À LA CINÉMATHÈQUE…

LOUIS DANVERS

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