Brown is beautiful

Steven Brown, des USA au Mexique en passant par Bruxelles. © philippe levy
Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

El hombre invisible de Steven Brown, fondateur de Tuxedomoon, raconte la réalité vertigineuse d’un Américain vivant au Mexique depuis 30 ans. Un album d’une grande richesse. Impresionante…

L’album est superbe. Et Steven Brown est détendu dans cette brasserie du Cinquantenaire. Il a la gueule des bons jours, débarquant de son Mexique tant aimé, un pays dans lequel s’ancre naturellement El Hombre Invisible. Un voyage musical en onze titres d’une extrême richesse. Un disque polyforme: rock, pop, folk, opéra, jazz, cordes, cuivres, impressions filmiques, ombres de mariachis et dissonances s’y rencontrent, s’y marient et s’y surprennent. En émane -ce qui n’arrive pas si souvent- une grâce contagieuse. Son équivalent cinématographique? Pas dans la forme mais peut-être dans les traces laissées, le Roma d’Alfonso Cuarón. Ce film de 2018 raconte le Mexico des seventies dans un splendide noir et blanc et une Amérique latine prise entre tourments et consumérisme. Tout auditeur de musiques vraies, organiques et travaillées, devrait aimer l’album de Steven.

Après 45 ans d’une carrière avec ou sans Tuxedomoon -il a aussi travaillé avec Maurice Béjart et Wim Wenders-, Brown retrace sa propre bio sonore. En chanteur atmosphérique, il glisse des claviers à ses instruments fétiches que sont les saxs et la clarinette. Migrant aussi entre villes et pays, dont une inattendue période belge. “ Je suis arrivé à Bruxelles en 1981 et j’y ai finalement vécu pendant douze ans. Après avoir fondé Tuxedomoon à San Francisco en 1977, on s’est retrouvés, avec Blaine L. Reininger et les autres membres du groupe, à vivre en Europe, à Rotterdam. La communauté baptisée Utopia nous a expulsés après six, sept mois. Ils ne nous comprenaient pas (rires) .Là intervient la compagnie du Plan K et voilà l’inclassable Tuxedomoon, résident bruxellois, “ au sommet de notre forme artistique, je pense”, estime Steven Brown . Dans un Bruxelles froid et déprimant, mais exotique et romantique, alors qu’aujourd’hui, la ville, c’est les Nations unies.” Pour la musique, ils bénéficient largement de la réverb’ et de l’espace qu’offre la Raffinerie de la rue de Manchester. Côté privé, Steven vit dans un chic appartement de la galerie de la Reine. Les eighties signent ici aussi le grand mix, conformément à l’ADN de Steven et de Tuxedomoon: faux tziganes, vrais musiciens, entre la contre-culture à la William S. Burroughs et la scène européenne new wave 80’s.

Merde de cheval

Quarante piges plus tard, toute nostalgie est gommée par la qualité de la musique actuelle. Oublions le passé, jouissons du présent El Hombre Invisible. Devant sa salade de quinoa, le végétarien Steven le détaille avec appétit. “ Je n’avais pas spécialement l’intention de m’établir au Mexique. Je cherchais le soleil. Mais l’Italie, que j’adore et qui m’a toujours donné beaucoup de travail, c’était financièrement compliqué.” Steven regarde un globe terrestre et pointe le Bélize. Sur la route, il s’arrête à Mexico City et c’est le coup de foudre: “ J’ai été touché par l’énergie de la ville, du climat, des gens, de cette incroyable culture et du sentiment d’une grande jeunesse démographique.Après quelques années passées dans la capitale, Steven se met à construire sa propre maison dans le sud-ouest du Mexique, aux environs d’Oaxaca. Le matériel? Un mix d’argile et de merde de cheval.

Trente ans plus tard, Brown a multiplié les projets dans son territoire d’adoption: accompagnement de films muets, expériences sonores, liens avec les innombrables musiciens locaux, absorption d’une vaste culture. Et puis, peut-être au-delà de tout, un engagement citoyen et politique. “ J’avais déjà beaucoup travaillé avec les Mexicains mais là, sur El Hombre Invisible , j’ai voulu mettre des textes personnels. C’est sans doute plus simple, plus direct, plus intime que sur mes autres disques. Le Mexique a un président “de gauche” depuis trois ans mais lorsqu’il a rencontré Trump, il a exprimé sa sympathie envers lui. Les Mexicains n’ont pas compris, moi non plus.

Steven met dans ce disque des idées claires. Le clip de la chanson Resist alterne l’image de Steven chantant au piano à queue dans un élégant théâtre d’Oaxaca et des extraits filmés de protestations du monde entier. Ce ne serait pas si mal pour résumer l’esprit de cet homme invisible. Comment faire de la musique impliquée tout en échappant au vintage de la protest song? “ Je m’intéresse à tout ça, aux troubles toujours actuels du Mexique. Par exemple lorsque la ville d’Oaxaca a été en 2006 en véritable état d’insurrection: des barricades partout, des rangées de pneus qui flambent, des flics en civil qui kidnappent les gens… En tant que Blanc et Américain, je ne pouvais pas vraiment sortir de chez moi. Je n’avais jamais vu de révolution avant ça.

Sans prendre de risque, disons que Steven et sa musique, en solo ou avec Tuxedomoon, ont toujours été de nature politique. Jeune, il a vu le Living Theatre agité, dénudé et fougueux de Julian Beck. Il lui en est sans doute resté quelque chose de l’ordre de la résistance et du défi. Pour son concert le 5 juin au Botanique, Steven Brown sera au chant, aux claviers, aux saxs et à la clarinette. Avec son complice de Tuxedomoon, le trompettiste-harmoniciste Luc Van Lieshout, et le bassiste-guitariste Benjamin Glibert d’Aquaserge. Sacrée soirée en perspective.

Steven Brown – “El Hombre Invisible”

Some people have work and no love/Some people have love and no work/Some people have no work and no love/Some, very few, have love and work.Dans la chanson qui donne son titre à l’album, Steven Brown n’a sans doute jamais été aussi direct, palpable, politique. Organique aussi. Comme la plupart des morceaux d’ El Hombre Invisible, la plage titulaire traite des iniquités contemporaines. Sociales, économiques, morales. Les failles d’un monde que Steven n’a cessé de vouloir rassembler, ici encore, à travers des musiques inspirantes et fraternelles. Une forme de protest song contemporaine d’une étonnante richesse sonore. Et ce, sans jamais que la juxtaposition des univers -des dissonances de Resist à la grandeur opératique du final Vice and Virtue- ne semble artificielle. Mine de rien, un demi-siècle de vie, de voyages, de musique fait le lit d’un album strictement intemporel.

Distribué par Crammed Discs. Le 05/06 au Botanique (Saint-Josse-ten-Noode). 8

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