Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Brett le magnifique – L’ex-leader de Suede s’immerge dans Slow Attack, grand album anglais, conçu à la manière d’un navire orchestral bravant des ressacs de mélancolie pastorale.

« Slow Attack »

Distribué par V2.

L’album, sorti début novembre, a plafonné à la 174e place des charts anglais, c’est-à-dire nulle part. Pas sûr que cette troisième aventure solo de Brett sur un label international ne soit pas non plus sa dernière, faute d’acheteurs. Débutée il y a un peu moins de 3 ans, cette carrière perso peu fructueuse au rayon ventes a succédé à une décennie glorieuse avec Suede, groupe labellisé britpop, mais davantage porté par des préciosités flamboyantes que par des oasiseries. Le tout donnant lieu à des assauts mi-carnassiers, mi-pailletés, sources authentifiées de grandes chansons ( So Young, We Are The Pigs, The Wild Ones…). Suede réalise 5 albums studio, dont 3 deviennent Numéro Un en Grande-Bretagne. Consommateur avéré de crack, d’ecstasy et de coke (…), Anderson abandonne ses addictions puis fait éclater le groupe, à l’inspiration visiblement sèche. Avant d’entreprendre son parcours solo, il se lie à l’ancien prodige guitaristique de Suede, Bernard Butler, pour une expérience baptisée The Tears qui dure ce que les larmes tirent généralement d’un fort chagrin, un peu plus d’une année. Les deux premiers albums andersoniens sortis en 2007 et 2008, commercialement peu probants, montrent que ce chanteur au trémolo hors normes exige de son brillant organe des émotions rarement exhibées auparavant. Confiant aux chansons davantage d’intimité et de souffrance. La mort d’un père et d’un couple étant parmi les ressorts classiques de ces épanchements d’humanité (enfin) avouée.

Beautiful one

Slow Attack est l’aboutissement d’une démarche qui consiste à délaisser les oripeaux d’une gloire supposée (argent, drogues, illusions du succès) pour une plongée sans fard dans sa propre psyché. Reconnaissant à la légende anglaise de folk Bert Jansch et au compositeur argentin Gustavo Santaolalla(1) d’avoir influencé l’esthétique musicale de cette Lente attaque, Anderson, né en 1967, réalise pourtant un disque intrinsèquement personnel. Les 11 morceaux sont plus des compositions – abstraites mais puissamment lyriques – que des chansons narratives: même si les mots sont, pour Anderson, comme des  » coups de pinceaux impressionnistes », on en pressent la direction émotionnelle. Les désirs d’apaisement, de paix amoureuse, de fusion panthéiste où nature et sérénité perso seraient les nouvelles mamelles d’un plaisir retrouvé. Ecrit et produit avec Leo Abrahams pendant 5 mois de sessions londoniennes entre janvier et mai 2009, l’album est extraordinairement travaillé, orchestré, achevé. Les arrangements sont brillants, jamais en manque de cordes lumineuses ou d’instruments à vent élégiaques, loin des gadgets illustratifs de bon nombre de disques rock. Même si les thèmes sous-jacents sont plus hivernaux qu’ensoleillés, Anderson les amène aussi sur le terrain de la jouissance. Celle d’une musique pleine et fruitée, qui ose un dialogue entre la voix – qui tutoie volontiers le grandiose – et les élans d’une quasi symphonie ( The Swans) où s’épanouissent pleinement des séquences acoustiques ( Scarecrows And Lilacs). Fin et puissant , cet album au destin commercial incertain est certainement l’un des grands disques (perdus?) des années 2000.

(1) auteur e.a. de la B.O. de Babel et des autres films du mexicain Alejandro Gonzalez Inarritu.

Philippe Cornet

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