Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

UN OURS S’EMPARE D’UN MANUSCRIT ET DÉZINGUE MALGRÉ LUI TOUTE LA CHAÎNE DU LIVRE US. UNE SATIRE FÉROCE ET IMPROBABLE MAIS REMPLIE DE VÉRITÉS. ET DE POTS DE MIEL.

L’ours est un écrivain comme les autres

DE WILLIAM KOTZWINKLE, ÉDITIONS CAMBOURAKIS, TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR NATHALIE BRU, 304 PAGES.

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A quoi ça tient, d’être un homme. A pas grand-chose, à vue d’oeil d’ours: se mouvoir sur deux pattes, enfiler un costume, lâcher quelques mots, et certes éviter de se jeter à terre pour se gratter le dos à même le sol. Alors devenir un écrivain, c’est encore plus simple: il suffit d’attendre qu’un auteur universitaire mais médiocre enterre son manuscrit au pied d’un arbre -le précédent avait brûlé-, le voler et se rendre à New York, le paradis des supermarchés remplis de pots de miel et de pots de confiture. Et du buzz. « Lire un livre? Un luxe que plus personne ne peut se permettre. »Par contre, « dans le show-business, les livres n’étant que des livres, personne ne savait trop qu’en faire, mais le buzz, en revanche, ça, on pouvait s’y fier ». Et Dan Flakes, le nom que l’ours s’est choisi, de devenir rapidement la nouvelle coqueluche de l’édition américaine et bientôt de Hollywood, sans que personne, bien sûr, ne lise jamais son livre, ou ne se rende compte qu’il est un ours. Que du contraire: « Ça, c’est un homme, un vrai! » Or, pendant que l’ours deviendra le meilleur des hommes, l’homme qui a réellement écrit Désir et destinée deviendra, lui, un ours. Sans que l’on sache vraiment, entre un éclat de rire et un grincement de dents, lequel est vraiment le plus à plaindre.

Règlement de comptes

Un agent littéraire bourré de TOC obligé de s’agenouiller devant Mickey, mais attiré par l’allure à la Hemingway de cet auteur grognon et atypique; une autre, « folle du livre bien entendu« , mais qui s’est forgé son avis sur base d’une « fiche de lecture rédigée à l’agence par un stagiaire de 18 ans« ; une directrice de communication « qui n’avait pas lu le livre« , mais dont « l’enthousiasme était sincère« , et qui avait conclu que Désir et destinée était « la merveille de l’année,à la lecture de trois paragraphes d’un synopsis du roman de Dan »… On l’aura évidemment compris, cette histoire d’ours n’est ici qu’un prétexte pour permettre à l’auteur, si pas de régler ses comptes, d’au moins asséner quelques vérités tragiquement drôles sur le milieu de l’édition américaine, qu’il connaît bien: William Kotzwinkle a tâté là-bas de tous les genres, du policier au roman jeunesse. Un écrivain encore relativement peu traduit en français malgré ses succès US (l’éditeur Cambourakis l’avait ressorti des limbes en 2008, avec Fan Man, roman beat et déjà comique écrit en 1974), à qui cet Ours,écrit lui en 1996, devrait filer un solide coup de patte. On espère en tout cas en lire d’autres si le ton est le même -plus féroce que le plus féroce des ours.

OLIVIER VAN VAERENBERGH

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