Critique | Musique

Lous & The Yakuzas : « l’amour est mon obsession légère »

3,5 / 5
"Ce qui me préoccupe avant tout, c’est de réussir en tant qu’artiste, en apportant d’autres types de productions dans la francophonie." © Charlotte Wales
3,5 / 5

Album - Iota

Artiste - Lous & The Yakuza

Genre - Pop

Label - Sony

Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Invitée par Coldplay, managée par l’agence de Jay-Z, la Bruxelloise Lous & The Yakuza tente le break avec Iota. Un deuxième album qui vrille entre French Pop et r’n’b charismatique, peines de cœur et références manga.

Un problème technique? Une mauvaise manipulation? Du tout. En réécoutant l’enregistrement de la conversation, il faut se rendre à l’évidence: Lous & The Yakuza parle bien à vitesse réelle. Le verbe mitraillette, le flot-cascade. Comme si le débit de sa parole s’était aligné sur le rythme adopté ces dernières années: frénétique.

Il s’en est passé des choses en effet depuis Dilemme, son premier single sorti à l’automne 2019. À commencer par un album, Gore, poussé par la major Sony. Certes, paru en pleine pandémie, le disque n’a pas forcément atteint des chiffres de vente mirobolants. Mais cela n’a pas empêché la jeune femme de faire son trou, invitée à peu près partout, du plateau de Taratata à celui de Jimmy Fallon. Il faut dire que son mix pop/rap/trap/r’n’b/chanson est à la fois singulier et complètement dans l’air du temps. Comme l’était d’ailleurs les thématiques de Gore, dans lequel Lous évoquait notamment ses expériences face au sexisme ou au racisme -après la mort de George Floyd, en 2020, elle sera l’une des principales figures de proue de la manifestation Black Lives Matter à Bruxelles. Le parcours de Marie-Pierra Kakoma de son vrai nom, née à Lubumbashi en 1996, intrigue également. Comme quand elle explique avoir vécu dans la rue, après que ses parents lui aient coupé les fonds, furieux qu’elle abandonne ses études pour la musique. “Je n’étais pas des plus douces dans mes premières interviews… Mais je n’allais pas mentir, même si ma mère aurait préféré. Plus tard, on a fini par avoir une discussion. Ils sont même venus s’excuser. Ce qui était étrange, voire très gênant! Mais ça m’a enlevé un poids.

"L’amour est mon obsession légère."
« L’amour est mon obsession légère. » © Charlotte Wales

De fait, Lous paraît (un peu) plus apaisée sur Iota. Un nouvel album présenté comme moins sombre, même si les histoires d’amour qui y sont évoquées finissent inévitablement mal… Pour en parler, la jeune femme a donné rendez-vous chez elle. De retour de New York, où elle a assisté à la convention internationale de son label, elle a atterri le matin même à Zaventem. Jet-laggée? À peine. En rentrant chez elle, elle dépose ses valises et s’excuse du désordre -lequel? Sur la table du salon, des magazines de mode (dont elle fait la couverture). Aux murs, des peintures (qu’elle a signées). À l’étage, celle qui s’est également lancée dans l’écriture d’un premier roman épistolaire -“Inconnue à cette adresse reste un de mes bouquins préférés”- a installé sa bibliothèque, uniquement composée de deux types d’ouvrages: “De la philo et des mangas!” C’est tout? Ah oui, Lous a également fait ses premiers pas au cinéma. Mais je ne peux pas en dire plus, sinon je serai obligée de vous éliminer.” On n’a pas insisté.

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Qu’est-ce que t’a apporté ton premier album, Gore?

D’abord un confort de vie que je n’aurais jamais pu imaginer.

Grâce à la musique?

Ah non, pas du tout (rires). Mais elle m’a offert d’autres opportunités. Comme de designer par exemple un espace de coworking de 8 000 mètres carrés, simplement parce que les entrepreneurs avaient vu le clip de Dilemme. Ou d’être choisie pour devenir la nouvelle égérie de Louis Vuitton. Au final, j’ai surtout plus de responsabilités. Je suis devenue ma propre CEO. À la fin de la journée, je n’ai toujours que 26 ans, et gérer une entreprise peut être quelque chose de très lourd. J’ai des gens qui bossent pour moi, je dois connaître les lois belges, la législation sociale, etc. Donc mon style de vie a pas mal changé. Mais le gros win, c’est surtout qu’aujourd’hui des gens écoutent ma musique…

En juin dernier, tu as pu enfin donner ton premier concert belge officiel, au Bota. Et, deux mois plus tard, tu te retrouvais devant des milliers de personnes en première partie de Coldplay.

J’ai dû me pincer. Qu’est-ce que je fous là, au milieu du Stade de France? Ou quatre soirs de suite au stade Roi Baudouin? À force, tu prends tes repères, tu es pro. Mais pas une seule fois je n’ai trouvé ça normal. Vraiment, ça n’a pas de sens. À l’image de ma carrière en fait (rires). Mais c’est ce qui la rend drôle et entertaining

Comment ça?

Tout ma vie, j’ai écrit en anglais. J’ai posté 52 morceaux sur SoundCloud. Et au final, quand je sors mon premier album, je chante en français. Le disque marche en Italie ou au Danemark, obtient des disques d’or dans des pays où personne ne capte ce que je dis. Mais pas en France ni en Belgique. So strange

C’est un problème?

Non. Mais en tant qu’autrice, l’aboutissement est quand même d’être reconnue pour mes paroles… J’ai mis du temps à accepter que l’on pouvait aimer mes chansons sans s’attarder sur les lyrics. C’est un peu pour ça que sur le deuxième album, j’ai essayé d’avoir des titres qui fonctionnent dans un maximum de langues. Takata, Interpol, Yuzu

D’autant qu’aujourd’hui ton management est américain: Roc Nation, la structure fondée par Jay-Z…

À nouveau, c’est insensé. Quand tu reçois ce genre de message -“Roc Nation voudrait te rencontrer”-, tu le relis 15 fois. Je me suis rendue à Los Angeles, et j’ai signé le jour même. La seule condition était que je reste ma propre directrice artistique. Au bout du compte, ils travaillent pour toi. C’est moi qui les paie! (rires) Aujourd’hui, je suis donc une Africaine, “belgicisée”, signée en France et managée aux États-Unis. Autant dire que les réunions Zoom sont un vrai melting-pot! Mais on réussit à évoluer ensemble. J’ai la chance d’être entourée de gens qui croient au projet. Malgré la pandémie, ils n’ont pas lâché l’affaire. De toutes manières, vu que je ne passe pas trop en radio, j’ai conscience que je ne ferai jamais des ventes énormes. Ce qui me préoccupe avant tout, c’est de réussir en tant qu’artiste, en apportant d’autres types de productions dans la francophonie. Après, si ça ramène aussi des millions de streams, ça fait toujours plaisir (rires). Mais je sais que ça prendra du temps

Même si ta musique n’est pas “compliquée”…

Non, je ne trouve pas non plus. Mais je suis lucide. Je vois bien que le “packaging” ne rentre pas dans les cases. Je suis une femme noire qui propose une musique de “dépressifs”, intitule son album Gore et adore les mangas! En fait, j’aurais dû m’appeler Céline et faire de la musique de clubs. Même quand j’enregistre un titre avec Damso (Lubie, NDLR), c’est un guitare-voix! (rires)

Quelle est l’histoire de ce morceau?

Ça faisait un moment qu’on l’avait enregistré. Mais je n’avais pas encore trouvé le bon contexte pour le sortir. Dans le cadre de Iota, par contre, il faisait sens. Il manquait un morceau où je disais “je t’aime”, dans un disque dont le thème central est précisément l’amour, dans toutes ses déclinaisons. On a beau dire, il n’y a pas mieux. L’amour est mon obsession légère (sic). C’est comme un plat de pâtes au pesto avec un petit peu trop de sel.

Il n’a pourtant jamais l’air très joyeux…

(rires) C’est vrai, je reste une autrice sombre. Après Gore, je ne pouvais sans doute pas dénoter aussi vite. Et puis, en vrai, l’amour ne m’a pas fait tant de cadeaux que ça. Quelque part, chaque chanson relate un de mes drames amoureux (sourire). Un jour, dans mon ancien appartement, j’avais lancé l’album. Est arrivé le morceau La Money. La personne concernée était justement dans la pièce à ce moment-là. Je savais que si je coupais la musique, il allait capter. Mais si je la laissais, il allait aussi tout de suite comprendre que ça parlait de lui. Donc j’ai fait ce que toute personne adulte aurait fait: j’ai couru m’enfermer dans ma chambre (rires).

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En l’occurrence, quel était le souci?

Je faisais plus de sous que lui.

Ce type d’homme existe encore?

C’est ce que tout le monde me dit! Mais oui! Beaucoup de garçons sont encore matrixés par cette idée de la masculinité, qui fait d’eux les “providers”, ceux qui ramènent l’argent et protègent la famille. Mais moi, j’ai besoin de zéro protection! En cas d’embrouille, ne vous inquiétez pas, je serai la première à monter au front!

Hormis Damso, tu as également invité le rappeur Benjamin Epps sur l’interlude Stop

J’adore sa voix, sa personnalité, ce qu’il représente pour la culture. Pour moi, c’est un génie lyrical, tout comme Alpha Wann, Nekfeu, etc. Il ose être arrogant, jouer l’ego trip -c’est ça aussi, le hip-hop. Ce mec n’a peur de rien. Et je trouve ça beau. On est tellement dans l’ère du politiquement correct: faut être comme ceci, ne pas dire ça, être inclusif, blabla… (soupir).

Même si tu as aussi incarné ça, par exemple en faisant partie de l’organisation de la manifestation Black Lives Matter, à Bruxelles?

Non, non, non, non! On me l’a placardé sur le front! Quand toutes les questions commencent par exemple par “en tant que femme noire”, c’est fatigant. Un jour, j’ai répondu au journaliste: femme noire, ça veut dire quoi? Avoir un vagin et de la mélanine? Sur la liste des choses qui me définissent, ça vient quand? Me réduire en permanence à ces deux seuls critères, ce n’est pas possible!

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Mais quand on vient te chercher pour traduire le discours d’Amanda Gorman (la poétesse afro-américaine, invitée à l’investiture du président Biden), c’est précisément pour ça, non? Quel regard portes-tu sur les polémiques qui ont suivi dans certains pays (où les traducteurs choisis initialement ont été évincés parce que ni femme -en Espagne-, ni Noir -aux Pays-Bas)?

En fait, la réaction est d’abord venue du public. Pourquoi? Parce que le monde allait mal, et que les Noirs souffraient. La plaie était grande ouverte. Pour certains, ça pouvait donner l’impression de se faire à nouveau voler quelque chose. Du coup, oui, quand l’équipe d’Amanda Gorman est venue vers moi, c’est parce qu’ils cherchaient une femme artiste noire bilingue. Ils ne se sont pas gênés de me le dire. J’ai accepté parce qu’aux États-Unis, c’est quelque chose qui se fait: tu peux embaucher des gens pour que soit représentée telle communauté. Je sais qu’en France, par exemple, ce genre de chose paraît fou. Est-ce que moi-même je suis à l’aise avec cette idée? Je suis à l’aise avec le fait qu’elle existe. Je ne suis pas eurocentrée. Il y a plein de façons de voir la vie. C’est comme la question du voile. Pour pas mal de gens, c’est forcément une limitation de la liberté des femmes. Mais pour les concernées, c’est le plus souvent un vrai choix. Et quand elles l’expliquent, on suppose forcément qu’elles se sont fait retourner le cerveau! Voilà où on en est. On imagine beaucoup de choses. Mais on ne devrait pas faire de suppositions… (elle marque une rare pause) Bon sang, je viens de citer un des “quatre accords toltèques”, l’enfer!

© National

Ah oui?

Je l’ai lu y a deux semaines, c’est une aberration. Les gens qui m’ont poussée à lire ce livre sont horribles. Je leur en veux personnellement! Je sentais pourtant l’embrouille. Déjà, on vous vend un chemin complet à suivre en quatre principes. Et, tout à coup, quand le bouquin se vend à plusieurs millions d’exemplaires, on en trouve un cinquième! Puis, à chaque fois que quelqu’un lit ce livre, il revient en mode illuminé, “j’ai trouvé la vérité”. C’est forcément louche. C’est l’antithèse de la philosophie, qui est de se poser des questions en permanence. Ça mélange des tas de concepts religieux, et souvent pour répéter des évidences! Pardon, je digresse, je suis en train de défoncer cette interview, mais vraiment, c’était horrible. Le gars passe son temps à dénoncer la religion, mais quel est le dernier mot du livre? “Amen”! (rires)

Pour revenir à l’album, il s’ouvre justement avec Ciel, qui est une sorte de prière. Tu es croyante?

La spiritualité est importante. Si je crois en Dieu? Oui, mais pas forcément celui de la Bible, du Coran ou de la Torah. Il s’y trouve. Mais je Le décline autrement. En tout cas, il y a quelque chose, je le ressens… C’est bizarre, parce que j’aime déconstruire les choses, mais j’avoue que la foi, c’est plus compliqué. Ce qui voudrait dire que soit j’ai été parfaitement endoctrinée, la religion a fait parfaitement son boulot (sourire), soit je n’ai tout simplement pas la force de me dire qu’il n’y pas peut-être rien… Parce que dans ce cas, quel est le sens de la vie? Brrrr, je n’ose même pas y penser…

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