Longue vie au Prince Waly

Prince Waly, le flow charismatique et la rime désormais plus personnelle. © fifou
Laurent Hoebrechts
Laurent Hoebrechts Journaliste musique

Après avoir dû combattre un cancer, Prince Waly revient avec son tout premier album, Moussa. Une vraie réussite, où le rappeur se montre plus personnel que jamais.

Prince Waly doit se pincer pour y croire. “On a prévu une date à la Cigale, en janvier. Hier, il ne restait déjà plus qu’une quinzaine de tickets! J’ai du mal à réaliser. Avant de sortir l’album, je pensais faire une Boule Noire -200 places, c’est déjà très bien pour moi. Aujourd’hui, mon manager me parle d’un éventuel Olympia. C’est fou!

Le rappeur revient de loin. Il le sait. L’été dernier, il remontait sur scène pour la première fois depuis longtemps, et passait notamment par les Ardentes. Quatre mois plus tard, on le retrouve à Liège, dans un café en face de la gare des Guillemins, quelques heures avant son concert au KulturA. Dans les poches, son nouvel album. Ou plutôt son premier, intitulé Moussa. À 30 ans, il était sans doute temps. “L’avantage de sortir un premier album à mon âge, c’est que tu as plus de vécu. Les rappeurs qui m’ont le plus inspiré sont des mecs qui racontaient leur vie de galérien dans leurs morceaux.” En l’occurrence, la galère, Prince Waly l’a bien connue. Au cours de ces dernières années, il a même accumulé les épreuves. À commencer par un cancer, détecté il y a trois ans.

À l’époque, le rappeur de Montreuil, Paris, vient tout juste de sortir l’EP BO Y Z. Le coup d’arrêt est d’autant plus brutal que la presse est emballée, et que le disque lui permet de toucher une nouvelle audience. Alors que Prince Waly touche son rêve du doigt, il est obligé de faire un pas de côté. C’est le début d’un marathon dans le désert. Une traversée durant laquelle la musique devient accessoire. Entre deux chimiothérapies, il coupe le son et préfère regarder des documentaires. “Sur des personnalités comme Mike Tyson ou Lance Armstrong, qui a vaincu son cancer. Ou encore sur l’histoire de Hurricane Carter (boxeur emprisonné et accusé à tort d’un triple homicide, NDLR), qui n’a jamais baissé les bras. J’avais aussi l’impression de faire face à une injustice: j’ai 27 ans, je ne bois pas, je ne fume pas, pourquoi moi?

Les traitements seront lourds, mais feront heureusement leur effet. Aujourd’hui en rémission, Prince Waly peut reprendre le fil de sa première passion. Sur Bleu, qui ouvre l’album, la voix d’Arthur Teboul (le groupe Feu! Chatterton) déclame: “Moussa a traversé la mer, traversé l’enfer, pour être présent, là, maintenant.” Et promet: “Aucun mensonge, aucune romance”. Connu pour son écriture cinématographique, adepte de la fiction et d’ego trips bourrés de références, Prince Waly adopte désormais une écriture plus personnelle. Moussa, c’est lui.

Le prince Ali

D’origine sénégalaise, élevé au milieu d’une fratrie de neuf frères et sœurs, Moussa Magassa est d’abord et avant tout un enfant du rap. “La première fois, j’ai 8 ans. Je joue à la console. Mon grand frère a ramené Mauvais œil, l’album de Lunatic, à la maison. L’ambiance est pesante, les mots vulgaires. Je me souviens que, quand arrive le morceau La Lettre, je pars complètement en vrille. Je suis traumatisé.” Plus tard, c’est Time Bomb, collectif de rappeurs parisiens qui “rappent comme des Américains”, qui le persuade de se lancer. “Je voyais des mecs qui me ressemblaient. Et à qui je voulais ressembler: je voulais être aussi cool et stylé qu’un mec comme Ill.

"Ma vie est plus belle aujourd’hui qu’il y a trois ans…"
« Ma vie est plus belle aujourd’hui qu’il y a trois ans… » © fifou

Cet héritage, Prince Waly n’a jamais cessé de le cultiver. D’abord au sein de Big Budha Cheez, et du duo formé avec son pote Fiasko. Puis en solo. Vers 2015, quand le streaming fait exploser la nouvelle scène rap, il passe d’ailleurs volontiers pour un partisan du rap old school. En 2019 encore, sur son EP BO Y Z, il a la coupe en brosse façon Boyz n the Hood, rappe sapes et grosses bagnoles, et balance des paires de sneakers dans le public lors de ses concerts.

Sur le nouveau Moussa, Prince Waly ne s’éloigne pas complètement de ses fondamentaux. Le titre Avertisseurs (Part II) est une référence évidente au morceau de Lunatic. Mieux: sur Rottweiler, Prince Waly peut carrément compter sur le concours de son idole Ali. “T’as vu comment il rentre dans le morceau? (Ali reprend l’une des rimes de Le crime paie, titre culte de Lunatic, NDLR) C’est incroyable, tellement intense. C’est un vrai cadeau qu’il m’a fait. Hier, j’étais d’ailleurs encore avec lui en studio. On a développé une réelle relation fraternelle. Il m’éduque tous les jours. Il me donne des conseils à la fois sur le rap, mais aussi sur la vie…

Ce qui, désormais, a tendance de plus en plus à se superposer dans la musique de Prince Waly. Plus question de se planquer en permanence derrière une écriture filmique et une frime street canaille. “Je ne pouvais pas, d’une part, admirer les rappeurs qui racontent leurs expériences dans leurs morceaux, et de l’autre, continuer à ne rien dire de la mienne.

Dans Walygator, le rappeur mélange carrément les deux registres. Sur le second couplet, il cite Django Unchained et imagine une histoire de règlement de comptes. “Mais le premier couplet, ce n’est que moi: “Les poches vides, je pensais qu’à faire de l’argent/Je veux rouler en Porsche, vite”, etc. Ce n’est que “je, je, je”. Ou encore plus loin: ““Avec Alfred, on vend cette merde/pour investir dans le rap et les clips”, ça s’est vraiment passé comme ça. De ce point de vue-là, cet album me représente totalement. Il m’a même permis de dire des choses que je n’avais parfois jamais racontées à personne, même à mes meilleurs potes.

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Musicalement aussi, Prince Waly s’affranchit, ouvrant toujours plus le champ/chant des possibles -comme sur la ballade Cra$h avec sa compagne Enchantée Julia et son camarade Jazzy Bazz. Avec Moussa, il est plus que jamais ce rappeur authentique, proche de la rue et de ses vices, mais aussi capable de se mettre à nu ou d’aborder des sujets qui tranchent avec les fables du ghetto. Sur BO Y Z, il osait par exemple raconter un amour homo.

Dans Moussa, sur le morceau BFF, il explique, l’air de rien, qu’il est passé par le thérapeute de couple. “J’ai été voir des psys à plusieurs moments. La première fois c’est quand on m’a appris que j’allais devoir refaire des chimios. Tout allait bien. Mais on a repéré des métastases, et j’allais devoir repasser par des séances. Mon pire cauchemar. En allant voir une psy, elle m’a permis d’accepter et d’envisager les produits comme un médicament, et non pas un poison qu’on réinjectait dans mon corps. Et puis, après, avec ma femme, on a également été voir un thérapeute. Après la maladie, il fallait réapprendre à vivre ensemble. On se posait plein de questions. Ça nous a beaucoup aidés. En fait, aujourd’hui, je n’ai plus peur de parler avec le cœur. Si ça peut aider les gens, je suis le plus heureux.

Une vie simplifiée

C’est parce qu’il se réveille, un matin, sans voix, que Prince Waly se rend chez le docteur et découvre qu’il y a un “souci”. “J’avais encore donné un concert la veille. Et là, tout d’un coup, plus un seul son ne sortait de ma bouche.” Pour quelqu’un de croyant, qui a tendance “à croire que tout est signe”, c’est interpellant. D’autant qu’a priori, l’extinction de voix n’est pas un symptôme de l’inflammation du thymus, le type de cancer assez rare qu’on lui détecte. “La tumeur faisait pourtant déjà 10 centimètres. Je me dis parfois que si je n’avais pas perdu ma voix, il aurait peut-être été trop tard pour me soigner.

Sur Moussa, Prince Waly n’évite pas le sujet, mais attend le tout dernier morceau pour l’évoquer frontalement, sur Mercy. “Il y a de la pudeur. De la honte aussi. Au début, je voyais vraiment la maladie comme une faiblesse. Et puis, je culpabilisais de faire subir ça à mes proches. J’ai toujours été convaincu que j’allais m’en sortir. Mais au début, j’ai voulu le cacher à mes parents. Je ne voulais pas leur faire subir ça. Mais bon, avec les chimios, tu perds tes cheveux, ta pilosité, du poids aussi. Ça devenait compliqué à dissimuler…

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Après plusieurs mois de traitement, la maladie est maîtrisée. Jusqu’à ce qu’on détecte des métastases. Prince Waly repart pour un tour. Pile au moment où la pandémie met la planète entière quasi à l’arrêt. “Honnêtement, je l’ai à peine senti passer. Quand le Covid est arrivé, ça faisait déjà quasi un an que j’étais “confiné”. J’avais une santé très fragile, un système immunitaire très faible, donc je portais déjà des masques, etc. J’étais chez moi tout le temps. J’ai appris à gérer ce stress. Quelque part, ma vie s’est simplifiée. On a par exemple trop tendance à se créer des problèmes nous-mêmes. Avant, quand j’étais en embrouille avec quelqu’un, je pouvais laisser passer un mois avant de régler le conflit. Aujourd’hui, je prends directement mon téléphone. J’ai appris à communiquer. Quand on me demande quelque chose, je dis aussi plus facilement oui ou non. Et si ça ne se passe pas comme je le pensais? Tant pis, comme dit Ali, “pas le temps pour les regrets”!” (sourire).

Tout de même, entre la maladie, le Covid, le climat anxiogène et une carrière qui menace de s’évanouir alors qu’elle démarre à peine, que garder de ces dernières années? “Je ne retiens que le positif! Je sais que c’est ouf de dire ça, ça sonne sûrement gnangnan. Mais c’est vrai. Ma vie est plus belle aujourd’hui qu’il y a trois ans…

Après avoir connu les ténèbres, on savoure sans doute davantage le moindre éclat de lumière. Peut-être même qu’elle a tendance à prendre plus d’ampleur. Quand on repart, on voit Prince Waly tomber dans les bras de son manager. Il vient d’avoir la confirmation: la Cigale est complète…

Prince Waly, Moussa, distribué par BO Y Z. En concert le 07/12 au Café Central, Bruxelles.

L’œil de Fifou

À disque unique, visuel marquant. Sur la pochette de Moussa, Prince Waly conduit un cabriolet noir sur fond rouge et évite le crash fatal grâce à l’airbag. Ou comment résumer en une seule image trois années particulièrement traumatisantes…

Le visuel est signé Fifou. Qui d’autre? À 39 ans, Fabrice Fournier de son vrai nom est LE photographe numéro uno du rap français. L’homme aux “mille pochettes” -un peu plus de 800, relativise l’intéressé- a posé sa patte sur quelques-uns des visuels rap les plus marquants de ces dernières années, de PNL à Aya Nakamura, de Dinos à Gazo, de SCH à Orelsan. C’est bien simple: pour l’amateur de rap FR, il est impossible de passer à côté de celui qui a même eu droit à un caméo dans la série Validé

L’impact du photographe ne se limite pas au nombre de travaux qu’il a réalisés. Dans un business où l’image a pris une importance considérable, son point de vue, ses “punchlines visuelles” comme il le glisse parfois, sont déterminants. La musique a beau s’être dématérialisée, le visuel est devenu un repère essentiel, guidant tout le marketing d’un album. Fifou en est le premier conscient. Depuis l’arrivée du streaming et l’explosion de la scène rap, il a vu son boulot muter et prendre toujours plus de poids, pour se rapprocher du boulot de directeur artistique…

Ils sont loin, les débuts comme photographe kamikaze, profitant de la moindre occasion pour shooter les acteurs d’une scène encore largement underground. À une “époque où personne ne voulait immortaliser “les vilains””, comme l’écrit Oxmo Puccino, en préface d’Archives, superbe somme de plus de 500 pages qui vient de paraître chez Clique éditions. En compagnie du journaliste Bastien Stisi, Fifou y revient sur 20 ans de passion. De sa découverte du hip-hop, autour du terrain de basket, quand il a 14 ans, via Snoop Dogg ou Tupac, à sa première pochette marquante -pour le Noir D… de Youssoupha, en 2012-; en passant par son premier shooting, largement improvisé, pour Kool Shen, en 2005. À l’époque, lorsque l’assistant lumière vient lui demander quelle lumière il souhaite utiliser, Fifou se contente de répondre: “Je veux qu’on le voie bien”… Le culot paiera et, petit à petit, le photographe fera son trou dans un milieu dans lequel il n’est pas toujours simple de manœuvrer. Ce que retrace également Archives, ouvrage foisonnant, bourré d’anecdotes et, forcément, de visuels marquants. Une autre manière de raconter l’histoire de ce qui est devenu la musique la plus populaire du moment.

Archives, de Fifou et Bastien Stisi, Clique éditions, 560 pages.

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