Romans policiers: les secrets d’un genre vendeur

© Stéphane Oiry
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Les romans policiers forment, de loin, le courant littéraire le plus présent et le plus prisé en librairie. Un succès sur lequel Le Vif/L’Express s’est interrogé en compagnie de trois auteurs de best-sellers. Si aucun n’a la recette, tous ont leur petite idée sur les secrets d’un genre vendeur.

Ils font partie de ces romanciers – rares mais heureux – dont les sorties se commentent d’abord en chiffres, et ce dès le communiqué de presse qui accompagne leur dernière sortie: l’Américain A. J. Finn et son premier roman « le plus vendu de l’année aux Etats-Unis » (La Femme à la fenêtre, aux Presses de la Cité), le Norvégien Jorn Lier Horst « traduit en 26 langues et écoulé à plus de 2,5 millions d’exemplaires » ou encore le Français Bernard Minier, « 2,3 millions d’exemplaires vendus en six ans et traduit en vingt langues ». Trois auteurs de thrillers, très différents, mais tous en lice pour devenir des hyperbest réalisant des chiffres de vente hors norme. Un très petit cercle de blockbusters qui font du thriller, genre littéraire marqué plus que d’autres par les notions de suspense, de tension narrative et de formatage, le nouveau roi des librairies: plus d’une fiction sur quatre vendue tient du genre policier. Un succès devenu phénomène depuis quelques années en France et en Belgique, avec une kyrielle de titres et d’auteurs anglo-saxons adeptes depuis longtemps des plots, des twists et des MacGuffin que l’on apprend dans des cours d’écriture pour réaliser de bons pageturners, mais aussi avec une nouvelle génération de Français (Maxime Chattam, Franck Thilliez, Jean-Christophe Grangé, Michel Bussi…) désormais convertis à l’efficacité plus qu’à la chose littéraire, et visant clairement le grand public plus que les prix. Mais suffit-il d’être efficace, ou parfaitement formaté, pour pondre un thriller best-seller voire hyperbest? Autant poser directement la question aux principaux concernés.

A. J. Finn, organique et authentique.
A. J. Finn, organique et authentique.© Arnaud MEYER/reporters

Authenticité vs copycat

La Femme à la fenêtre, par A. J. Finn, traduit de l'américain par Isabelle Maillet, éd. Presses de la Cité, 528 p.
La Femme à la fenêtre, par A. J. Finn, traduit de l’américain par Isabelle Maillet, éd. Presses de la Cité, 528 p.

Ainsi A. J. Finn. Son nom (de plume) ne dira rien à ceux qui ne l’ont pas encore lu, mais son vrai nom (Dan Mallory) circulait par contre déjà beaucoup dans le monde de la fiction américaine, puisqu’il a édité des thrillers pendant près de dix ans avant d’en écrire un lui-même: La Femme à la fenêtre, thriller psychologique et en huis clos entré directement à la première place des best-sellers du New York Times (1). De là à penser que l’auteur a puisé dans son job les grandes lignes à suivre pour devenir successful, il n’y a qu’un pas à franchir, ce qu’A. J. Finn fait de lui-même: « Depuis toujours, je lis énormément de romans policiers, j’ai fait mon mémoire à Oxford sur Patricia Highsmith, et j’ai édité des auteurs comme J. K. Rowling, Patricia Cornwell, Agatha Christie… J’arrive à détecter quand un auteur me propose un roman copycat; après la publication de Cinquante nuances de Grey, ils ont été des dizaines à m’envoyer leurs thrillers érotiques, faits pour avoir du succès, et j’en ai d’ailleurs édité plein! Mais je crois que si les thrillers qui rencontrent leur public sont à l’écoute de ses attentes, ils doivent aussi être organiques et authentiques. » Un mélange d’authenticité (comme son héroïne, A. J. Finn a lui-même souffert pendant quinze ans de troubles bipolaires mal diagnostiqués) et d’une connaissance pointue à la fois de son médium (basé sur les rebondissements et le suspense) et de son lectorat potentiel (75% de femmes), qui, dans son cas, a fait merveille: « J’ai moi-même toujours aimé les suspenses hitchcockiens, psychologiques, et les gens ont l’air d’aimer ça aussi. Puis, il y a eu le succès de La Fille du train et je me suis dit que j’aimerais avoir une histoire dans ce genre-là. J’ai raccroché le tout à mes propres expériences et je me suis lancé. » Dans la recette d’A. J. Finn, il faut encore ajouter une grosse pincée de bons réseaux – sa com et sa quatrième de couverture débordent de compliments de Joe Hill, Stephen King, Gillian Flynn ou Ruth Ware – et un final savamment réfléchi: « Il y a ce côté « rassurant », presque éducatif, nécessaire au thriller grand public: le lecteur sait et espère que tout deviendra OK à la fin, que les vertueux gagnent, que les méchants sont punis et que le mal est réparé. »

Jorn Lier Horst, ordre et chaos.
Jorn Lier Horst, ordre et chaos.© marius batman viken
Chiens de chasse, par Jorn Lier Horst, traduit du norvégien par Hélène Hervieu, éd. Série noire Gallimard, 480 p.
Chiens de chasse, par Jorn Lier Horst, traduit du norvégien par Hélène Hervieu, éd. Série noire Gallimard, 480 p.

Ce goût de la justice est précisément au coeur des romans de Jorn Lier Horst, qui vient de publier Chiens de chasse à la Série noire (2). Des romans cette fois plus policiers que psychologiques, à l’image de son héros récurrent, le flic William Wisting, presque réactionnaire tant il est irréprochable. En huit romans (mais à peine deux traduits en français), le Norvégien a conquis des millions de lecteurs qui y trouvent, là aussi, une évidente authenticité: Jorn Lier Horst a lui-même été flic pendant presque vingt ans, chargé des grosses affaires de meurtre dans son comté norvégien. « Mon premier livre fut d’ailleurs très librement adapté de ma première affaire, ma toute première scène de crime: un vieil homme trouvé mort dans ma ville natale… Neuf ans plus tard, j’ai écrit ma première aventure avec Wisting (NDLR: Nøkkelvitnet , non traduit) à nouveau basée sur une histoire vraie et une de mes enquêtes, le meurtre d’une jeune fille resté irrésolu. Ce fut d’ailleurs l’une de mes motivations: relancer l’intérêt autour de cette « cold case » et trouver une fin à cette affaire. » Jorn Lier Horst, par contre, ne s’explique pas le succès plus général et hors norme des polars scandinaves qui, de Mankell à Nesbo, trustent les premières places. « C’est arrivé petit à petit, depuis le duo Maj Sjöwall et Per Wahlöö dans les années 1960. Il n’y a pas d’école d’écriture, ils sont tous très différents. Mais on y trouve un profond réalisme, et un vrai contraste avec la soi-disant perfection du modèle de société scandinave. « L’enfer au paradis ». C’est peut-être ça… » Et de dévoiler ce qui est sans doute l’une des clés du succès de ses thrillers et du genre en lui-même: « Le père de la victime qui a inspiré Nøkkelvitnet est devenu un ami. Il s’est lui-même mis à lire énormément de polars; il y trouvait m’a-t-il dit plus de justice que dans la réalité. Le thriller, finalement, met de l’ordre dans le chaos. »

Bernard Minier, efficacité et liberté.
Bernard Minier, efficacité et liberté.© HACQUARD et LOISON/reporters

Figures libres et imposées

Soeurs, par Bernard Minier, XO Editions, 480 p.
Soeurs, par Bernard Minier, XO Editions, 480 p.

Le Français Bernard Minier vient de sortir Soeurs chez XO (3). Il réfute cette idée de justice: « Ça, c’était le roman policier d’avant! Des auteurs comme Richard Price (NDLR: Les Seigneurs, Ville noire, Ville blanche) ou Don Winslow (NDLR: La Griffe du chien, la série Missions de Neal Carey) ajoutent, au contraire, plutôt du chaos au chaos! » Et l’écrivain de comparer le thriller à du… patinage artistique. « Il y a les figures imposées, et puis les figures libres. Je vous laisse deviner là où le romancier prend son pied. Mais c’est la combinaison des deux qui rend, à mon avis, le thriller formidable: le lecteur, les lectrices, sont là pour être pris par le col, pour être divertis. Mais dans ce cadre très rassurant, un auteur peut se laisser aller à beaucoup de création et de créativité. Il s’agit surtout de trouver l’équilibre entre une efficacité à la Harlan Coben et une certaine liberté, peut-être plus française. Le thriller anglo-saxon est évidemment une grosse référence, mais il faut se féliciter qu’il n’y ait pas beaucoup d’écoles d’écriture en France, contrairement aux Etats-Unis : les cours peuvent donner de bons livres, mais qui se ressemblent tous! Ici, on apprend encore sur le tas: ça oblige à se forger tout de suite son propre univers, sa propre identité. Et donc de gagner beaucoup de temps. »

L’ère de l’hyperbest

On connaissait les best-sellers; il faut désormais s’habituer aux hyperbest, ces fictions, et donc souvent ces thrillers, qui écrasent tout sur leur passage, à commencer par la concurrence, avec des chiffres de vente qui se comptent cette fois en millions. Ils étaient quatre auteurs en 2016 en France, selon le comptage le plus récent de l’agence Gfk, à avoir ainsi atteint le cercle très VIP des auteurs à plus d’un million d’exemplaires la nouveauté: Guillaume Musso (1,8 million), Michel Bussi (1,1 million), Anna Todd (1 million) et Marc Levy (1 million), soit, aux trois premières places, trois thrillers – successivement dans le genre psychologique, régional et érotique. L’année suivante, ce fut au tour de La Fille du train, de l’Anglaise Paula Hawkins, de casser la baraque avec 1,5 million d’exemplaires écoulés, un record pour un premier roman, qui a définitivement remis le thriller psychologique et féminin à la mode. Des chiffres qui ont de quoi faire sourire les Mary Higgins Clark (26 millions d’exemplaires dont 15 pour sa seule Nuit du renard), Joël Dicker, Stephen King, Harlan Coben, Deon Meyer, Fred Vargas ou Michael Connelly, tous millionnaires en chiffres de vente et en droits d’adaptation – le seul A. J. Finn a vendu pour un million de dollars les droits d’adaptation ciné de sa Femme à la fenêtre, sorti il y a quelques mois à peine et d’ores et déjà annoncé dans les salles avec Amy Adams dans le rôle-titre. Des réussites parfois fulgurantes (Michel Bussi, ex-prof de géo, était un total inconnu il y a cinq ans : il a désormais écoulé cinq millions d’exemplaires rien qu’en France) qui cachent, aussi, une autre réalité: si les ventes de polars connaissent une croissance à deux chiffres depuis quelques années, particulièrement dans le grand format (+ 21 % en 2015!) avec environ 18 millions d’exemplaires vendus chaque année rien que sur le marché francophone, l’arbre de l’hyperbest cache mal la forêt de milliers de fictions qui ne trouvent plus ni espace, ni lecteurs, ni rentabilité. La middle class de la fiction a ainsi tendance à disparaître pour laisser la place à une petite poignée « d’hyper élus » très formatés.

Partner Content