[le livre de la semaine] État des lieux, de Deborah Levy: un feu ardent à soi

© SHEILA BURNETT
Anne-Lise Remacle Journaliste

Dans ce troisième volume de son autobiographie, Deborah Levy s’interroge sur le patrimoine symbolique des femmes et le maintien de leurs désirs.

État des lieux s’ouvre sur une évocation de Georgia O’Keeffe, pionnière de l’abstraction. L’autrice anglaise, après avoir déniché un cabanon où écrire, se souvient de la maison de la peintre à Sante Fe, vrai refuge de création pour la fin de sa longue vie. Deborah Levy sait qu’elle-même va devoir affronter le syndrome du nid vide au départ de sa fille cadette et se projette dans une « propriété foncièrement imaginaire« . Même si elle vit désormais de son écriture, elle pressent que tout rêve immobilier ambitieux lui serait inaccessible. A contrario, rien n’empêche son imagination virevoltante de s’installer à tous les étages de demeures plus bourgeoises que la sienne ou de nous emmener un instant chez James Baldwin à Saint-Paul de Vence, là où il fuyait le racisme de son propre pays.

Plus lucide que jamais, en retrouvant un livre qui fait peu de cas des héroïnes dédicacé par son ex-mari, Levy s’interroge sur le devenir des personnages féminins dans la littérature, ces femmes de papier dont les désirs n’ont pas été pris en compte par le patriarcat ou celles qui ont été réécrites au fil des mythes, perdant de leur puissance première. Confrontée au énième mariage de son meilleur ami, qui vacille après sa rencontre avec Helena (ouvertement en quête d’un amant), l’autrice en vient à souhaiter d’autres modèles familiaux, plus éloignés du schéma nucléaire. De Londres à Paris, en passant par Mumbai ou Berlin, elle témoigne d’un formidable instinct de vie, fête ses 60 ans au Silencio, assiste à une conférence de Gloria Steinem. Tout en enfilant des « chaussures de caractère » vert sauge, elle se donne la liberté d’être de celles « qui [réécrivent] le scénario de A à Z » ou essaient toutes sortes de vie, comme nous le rappelle, au détour d’une page et d’autres apparitions lettrées, Katherine Mansfield.

Comme dans Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie, Deborah Levy cultive ici son sens du coq-à-l’âne et zigzague avec son charme piquant d’une observation qui semblerait anodine (avant de voir sa finalité décuplée) à quantité de fulgurances qu’on lui envie (à commencer par « Rien dans ma vie n’a pu me convaincre que la liberté était terrifiante« ). Si elle nous assène bien un « coup de fouet général » en nous amenant à penser constamment hors des cases, elle le fait toujours avec une telle drôlerie et une telle façon d’assumer ses excentricités qu’on ne peut que lui souhaiter d’acquérir un quartier complet, fictif ou non. Elle y poserait sans doute des bananiers en pot (aussi précieux que des enfants), on y verrait ses amis vagabonder en vélo électrique et on pourrait enfin pousser la porte du café Girls & Women pour y fumer quelques cigarettes avec de la vodka. Voilà qui ferait une belle entrée en matière!

État des lieux

Récit. De Deborah Levy, éditions du Sous-Sol, traduit de l’anglais par Céline Leroy, 240 pages. ****

[le livre de la semaine] État des lieux, de Deborah Levy: un feu ardent à soi

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