[le livre de la semaine] Dejima, de Stéphane Audeguy: sortir de soi

Fabrice Delmeire Journaliste

Dans un japon humilié par la guerre, Stéphane Audeguy signe un roman envoûtant sur les métamorphoses d’une femme et d’un pays. superbe.

À 64 ans, lors d’un séjour à Tokyo, l’Américaine Mabel repense au Kyoto de sa jeunesse, découvert lors de son voyage de noces avec Henry. Le dépaysement est total, l’archipel lointain les envoûte: c’est « une région de la sensibilité humaine » où le couple décide de s’installer. La dernière mission d’Henry, brillant avocat et haut fonctionnaire civil, consiste à rejoindre le Target Committee censé évaluer les conditions d’une nouvelle arme, le Gadget… Lorsque les bombes atomiques éclatent au Japon, les 6 et 9 août 1945, le couple est envahi par une honte atroce. Depuis la mort d’Henry, Mabel se demande ce qu’elle fait là… Elle a rejoint une association pour aider les prostituées non japonaises qui pullulent dans la ville, mais cette charité ne la satisfait plus, elle sent ses forces lui échapper. Sa frustration prend la forme d’une petite fille entraperçue, flanquée d’un chien roux. Retrouver cette enfant devient pour elle la chose la plus importante au monde. Accompagnée d’un mystérieux pianiste en costume rouge, Mabel s’apprête à traverser le miroir, où l’Histoire ne la rattrapera pas…

Sortir de soi

Outre Mabel, le récit épouse les trajectoires de la fascinante Kumiko et d’Alice, institutrice française. On ne déflorera pas davantage les trames et mystères qui innervent ce texte hanté par les métamorphoses identitaires. La surprise fait partie intégrante de l’aventure d’un roman intense et érudit, empruntant son titre à une île artificielle construite dans la baie de Nagasaki en vue de réglementer les échanges entre le Japon et le reste du monde. Sur l’Histoire du pays, galopant vers la modernisation industrielle mais soucieux de ses traditions, Audeguy travaille l’enchantement de la connaissance. Dans un mouvement ample, les flash-back glissent avec une rare élégance pour embrasser la question de la survivance en des temps désaxés. Procédant par touches, avec une foi sidérante dans les forces romanesques, l’auteur d’ Histoire du lion Personne distille un fantastique où le merveilleux se constelle de quelques éclats rouge sang. Mais ce récit des mutations est aussi une réflexion sur la position du spectateur, l’intimidation prégnante face à la présence dogmatique, l’abîme entre l’intention de l’oeuvre et le regard qu’on lui porte. Lors d’une dernière promenade mélancolique à Osaka, parmi les îles-musées de Teshima, Inujima et Naoshima, à l’occasion d’un tête-à-tête avec Monet et James Turrell, la Palme d’or The Square de Ruben Östlund nous effleure comme dans un songe. Entre nature et architecture, fable animalière et espaces historiques, un texte puissant -on pense à DeLillo piqué d’éclats à la Murakami, où un soupçon d’érotisme étincelle tel un bijou. « La liberté est là, terrible et splendide, poison et remède. »

Dejima

Roman. De Stéphane Audeguy, éditions du Seuil, 288 pages. ****(*)

[le livre de la semaine] Dejima, de Stéphane Audeguy: sortir de soi

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