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Jan Bucquoy, arrêté par la police en 2006 alors qu'il tentait d'entrer dans le palais royal. © BELGA / MARK RENDERS
Philippe Manche Journaliste

À l’occasion de la sortie de l’ouvrage Incorrect, qui retrace l’irrévérence dans la France des années 70 et 80, l’écrivain et historien de l’art Paul Ardenne et quelques autres (Jean-Yves Lafesse, Jan Bucquoy) s’interrogent sur la disparition du politiquement incorrect et le risque pour nos démocraties vacillantes.

Le constat est un rien amer et ne date pas d’hier. En évitant les écueils du café du commerce où l’on s’arsouillait au coin du zinc en débitant un ramassis de conneries à l’heure où le carrosse se transformait en citrouille, il faut bien constater que la liberté de la parole dans la sphère publique semble de plus en plus menacée. La faute à qui? Aux réseaux sociaux transformés en espace de lynchage et en torrent de haine envers celui ou celle qui ne pense pas comme lui ou elle? Au communautarisme? À la course aux clics et au buzz dans les médias traditionnels? À l’Oncle Sam? À cette période méchamment anxiogène et paranoïaque? À un néolibéralisme si loin des lumières et de la solidarité?

Pour Paul Ardenne, auteur d’Extrême: esthétiques de la limite dépassée (chez Flammarion): « Cette disparition de la liberté d’expression est imputable, mais pas que, au communautarisme et à l’air du temps. À partir du moment où vous considérez que vous appartenez à une communauté restreinte et que celle-ci doit avoir des droits qui excèdent ce qu’elle représente, le communautarisme est responsable. Ceci étant, c’est une période nécessaire de réarmement intellectuel du champ mental qui suppose qu’on prenne des risques, qu’on abandonne l’autocensure et qu’on accepte d’être traîné dans la boue par des imbéciles, par des crétins, par des gens bornés. Comme disait Pierre Bourdieu: « Il faut objectiver sa subjectivité ». »

Paul Ardenne:
Paul Ardenne: « La disparition de la liberté d’expression est imputable, mais pas que, au communautarisme et à l’air du temps. »© Sebastien Roy

Arme de guerre ultime

L’avocat de Charlie Hebdo, Richard Malka, interviewé dans l’ouvrage Incorrect (lire la critique dans l’encadré ci-dessous) ne dit pas autre chose: « La question des sensibilités est devenue centrale. Il ne faudrait heurter la sensibilité religieuse, sexuelle, physique… de personne. C’est l’arme de guerre ultime contre la liberté d’expression. Ceux qui l’utilisent ont l’impression d’être dans le camp du Bien mais ne font en réalité que perpétuer l’esprit de censure. Car la liberté d’expression, par essence, ça blesse. Le débat aussi, ça blesse. (…) Si vous voulez interdire tout ce qui vous blesse au nom d’une appartenance religieuse ou communautaire, il n’y a plus de liberté d’expression. »

Richard Malka:
Richard Malka: « La liberté d’expression, par essence, ça blesse. »© BELGA / AFP

Dans un registre plus léger mais non moins sérieux et argumenté Jean-Yves Lafesse, le king des canulars téléphoniques, en appelle à une désertion radicale des réseaux sociaux qui véhiculent « un tsunami de conneries ». « Il faudrait supprimer l’anonymat, avance-t-il. C’est trop facile de se cacher pour balancer sa haine. En fait, nous nous sommes américanisés. Notre civilisation européenne est totalement à la merci de ces connards qui sont des assassins de la pensée et qui fractionnent la société en petits îlots de bêtises et de haine. À partir du moment où nous sommes dans une société de complotistes, avec des gens qui ont le contrôle sur les réseaux sociaux; au bout d’un moment, la tentation est grande d’aller chercher un président ou une présidente comme les Américains avec Trump. C’est ce qui nous pend au nez, ici en Europe. Rappelez-vous quand Steve Bannon est venu chez vous à Bruxelles (en juillet 2018, NDLR) pour tenter de fédérer l’extrême droite… C’est cette parole muselée qui prépare une société fascisante. »

Pour Jean-Yves Lafesse, il faudrait supprimer l'anonymat sur les réseaux sociaux.
Pour Jean-Yves Lafesse, il faudrait supprimer l’anonymat sur les réseaux sociaux. « C’est trop facile de se cacher pour balancer sa haine. »© Alain Benainous

Historiquement, comme l’a constaté Paul Ardenne qui fait écho aux propos de Jean-Yves Lafesse, le concept du political correctness voit le jour aux États-Unis au début des années 90 dans les universités de gauche ou de centre gauche comme la Columbia University à New York. « Dans la sphère culturelle à l’époque, il n’y avait pas de limites. Petit à petit, on a commencé à observer un principe de retenue dans les médias. On voyait qu’il était difficile, parfois, de dire certains choses au risque de s’exposer à une maladie typiquement anglo-saxonne qui est la judiciarisation sociale. Au bout d’un moment, si vous voulez exprimer des idées, vous vous autocensurez afin d’éviter des poursuites judiciaires. De fait, ce phénomène ancien dans le monde anglo-saxon arrive progressivement en Europe à travers toutes ces études sur la culture de la différence, des minorités sexuelles, des opprimé(e)s, des identitaires et il devient de plus en plus difficile d’être politiquement incorrect ou en tout cas, vous pouvez l’être, mais à vos propres risques. »

Serge Gainsbourg, en 1984, fait scandale en brûlant un billet de 500 francs.
Serge Gainsbourg, en 1984, fait scandale en brûlant un billet de 500 francs.

Une attaque au non-sens de la vie

Si on n’imagine plus voir aujourd’hui débouler sur les écrans des films comme La Grande Bouffe, regarder un Bukowski bien rôti faire le singe chez Pivot, un Gainsbourg cramer un billet de 500 (anciens) francs sur un plateau ou un Coluche proclamer « Tous ensemble pour leur foutre au cul », le monde de l’art, lui, a encore ses forts en gueule, ses troublions. Noël Godin, Jan Bucquoy, Benoît Poelvoorde…

L’Hexagone n’est pas en reste avec les récentes déclarations assumées au nom de l’humour et de la provocation de Nicolas Bedos qui s’est retrouvé plongé virtuellement dans du goudron et des plumes comme au bon vieux temps du Far West de Lucky Luke. L’humoriste Blanche Gardin à la verve acide. La comédienne et humoriste Alison Wheeler et son impertinence sur le plateau du Quotidien de Yann Barthès. La radicale et salutaire rappeuse Casey et son flow tranchant. Virginie Despentes autant militante qu’écrivaine, ce qui est loin d’être incompatible. Ou la performeuse luxembourgeoise Deborah De Robertis, s’invitant nue dans les grands musées, qui nous dit que « si militantisme il y a dans mon travail, alors l’objectif de celui-ci est de pointer l’invisibilité des femmes dans l’Histoire de l’art occidentale ».

La performeuse Deborah De Robertis n'hésite pas à s'afficher nue dans les musées.
La performeuse Deborah De Robertis n’hésite pas à s’afficher nue dans les musées.

Un lascar qui en connaît un brin sur la question, c’est bien Jan Bucquoy. Toujours fringant à 75 printemps, celui à qui la censure en a fait voir des vertes et des pas mûres a toujours la niaque. Son nouveau long métrage La Dernière Tentation des Belges (avec Wim Willaert, Alex Vizorek et Alice -On The Roof- Dutoit), est en compétition au prochain « festival qui dérange », le Ramdam à Tournai.

« Nous, on pensait être débarrassé de la religion. Les gens ont une vie de merde et il faut qu’il se passe quelque chose », ose le créateur du Musée du slip. Cette angoisse de la mort provoque une angoisse de vie. À chaque fois qu’une parole libre est lancée genre: « Dieu n’existe pas, Mohammed n’existe pas », c’est une attaque à ce non-sens de la vie. La peur engendre forcément la censure et le fascisme. On le voit dans l’Histoire. Quand l’économie commence à freiner, toutes les peurs primaires et ancestrales remontent à la surface. Le conformisme s’installe et ne sert pas les révolutions. Si tu ajoutes à cela un virus… » Vade retro satana!

Golden years

Le politiquement incorrect a-t-il disparu?
© Sophie Bassouls

Un foisonnant, joyeux, subversif, insolent et nostalgique panorama de l’irrévérence et de l’incorrection dans l’Hexagone des Coluche, Desproges, Wolinski ou Hara-Kiri.

« En 2020, mon père est mort », écrit Nicolas Bedos dans la préface d’ Incorrect. Toute ma vie, il m’aura enseigné les vertus de la liberté d’expression et de l’incorrection. Toute ma vie, je me battrai pour qu’il n’ait pas vécu pour rien. Me dispenser de le faire m’épargnerait bien des cabales numériques à deux balles, bien des messages d’insultes sur Twitter et Instagram. Mais me dispenser de le faire serait, pour le coup, d’une incroyable incorrection. »

Le politiquement incorrect a-t-il disparu?

Le cri du coeur du fiston de Guy donne la couleur à cet ouvrage où il n’est même plus nécessaire de se poser la question de savoir si « c’était mieux avant ». Ce livre, joli graphiquement, fort de textes ciselés et concis à déposer au pied du sapin, n’a pas pour vocation de décrypter et d’analyser pourquoi la liberté d’expression est passée à la moulinette. Ce serait plutôt du côté d’un état des lieux, d’une mosaïque d’une certaine époque culturelle et médiatique qu’il faut le dévorer. Par bribes. Ou d’une traite. Et assumer ce parfum de nostalgie, qui n’est pas un vilain mot pour autant.

Flagrants délires

Dans la sphère médiatique déjà -le bouquin se focalise principalement sur les années 70 et 80 mais n’oublie pas les années Canal de Pierre Lescure-, l’heure était à l’irrévérence. Pierre Desproges, procureur du Tribunal des flagrants délires sur France Inter, en balançait des laides du genre: « Il y a plus d’humanité dans l’oeil d’un chien quand il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue son oeil. » Comme le gang de zinzins (Prevost, Desproges encore… ) du Petit Rapporteur ou Jean-Yves Lafesse se gondolant derrière le micro de Carbone 14, « la radio qui vous encule par les oreilles ».

Le politiquement incorrect a-t-il disparu?

Bedos père n’y allait pas de main morte non plus quand sur scène, en 1970, avec Sophie Daumier, il balance dans le sketch Les Vacances à Marrakech que la ville « nous a déçus, c’est plein d’Arabes ».

La presse des Hara-Kiri, de L’Écho des savanes, de Charlie Hebdo, d’Actuel y va tout aussi joyeusement. Idem dans le cinéma de Jean-Pierre Mocky ou de Kervern et Delépine. Dans les textes de Blanche Gardin ou dans L’Hymne à l’amour de Dutronc. Crumb, Reiser, Cabu ou Wolinski -l’addition a été salée pour certains- ont apporté leur pierre à l’édifice. Reste que derrière cet énorme doigt d’honneur à l’ordre établi, Incorrect prend une indéniable hauteur avec un indispensable entretien avec l’avocat Richard Malka (Charlie Hebdo) autour de la liberté d’expression. Histoire de boucler la boucle, tout en restant vigilant.

  • Incorrect, Collectif, éditions Le Cherche-Midi, 216 pages. ***(*)

Le politiquement incorrect a-t-il disparu?

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