Au-delà de Goscinny

Scénariste génial, René Goscinny a véritablement révolutionné son métier. © Institut René Goscinny
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Décédé il y a quarante ans, le scénariste d’Astérix, de Lucky Luke et du Petit Nicolas continue de fasciner et d’être redécouvert: livres et expositions se multiplient autour de ce révolutionnaire élégant et amusé.

Mourir d’un malaise cardiaque pendant un test d’effort, voilà bien le genre d’humour noir que ne se serait jamais permis René Goscinny de son vivant. Dont acte: ce sera sa première et dernière mauvaise blague, commise le 5 novembre 1977, au sommet de sa gloire et à 51 ans seulement. Une mort subite qui n’aura pas empêché le génial scénariste de révolutionner son métier – transformant avec une poignée d’autres la bande dessinée en neuvième art – et de laisser une oeuvre et une empreinte d’une profondeur rare dans le métier. Quarante ans après sa mort, les hommages se succèdent, à l’ombre de la sortie du 37e album d’Astérix, titré Astérix et la Transitalique (1), lequel sera, comme d’habitude, la meilleure vente de l’année, très loin devant tous les autres.

C’est que « l’esprit Goscinny », mélange de bons mots, de gags à hauteur d’enfant et de références qui font plier les adultes, continue de se vendre comme des petits pains, et bien au-delà de la BD. Quasiment toutes les séries inventées ou écrites par ce Français, juif aux origines ukrainienne et polonaise, perdurent en BD et connaissent une seconde vie florissante au cinéma et en animation: Astérix évidemment, mais aussi Lucky Luke, Le Petit Nicolas, Iznogoud et bientôt Signor Spaghetti. Sans même parler de l’influence – immense – que ce monsieur toujours très propre sur lui mais toujours rieur continue d’exercer sur ses pairs, et son métier. Goscinny, cofondateur du magazine Pilote en 1959, s’est battu dès le début de sa carrière pour la reconnaissance, y compris pécuniaire, de son métier de scénariste. Un petit fond syndicaliste qui lui valut d’être viré de chez Dupuis quatre ans plus tôt. Comme son actualité le démontre, il reste encore beaucoup de choses à lire et découvrir sur un des créateurs les plus importants de son époque.

Lucky Luke, Astérix, Iznogoud, Le Petit Nicolas: les personnages clés d'un succès planétaire.
Lucky Luke, Astérix, Iznogoud, Le Petit Nicolas: les personnages clés d’un succès planétaire.© DR

Moraliste

L’hommage le plus global et riche rendu à René Goscinny vient ainsi d’ouvrir ses portes au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris (2): une première grande rétrospective de sa vie et de son oeuvre, riche de plus de 200 documents, parfois rares. Des planches bien sûr, et un retour en profondeur mais attendu sur ses années Pilote, les piliers de son oeuvre ou son implacable mécanique d’humoriste révélant « l’âme du moraliste et l’esprit du philosophe ». Mais aussi, voire surtout, des documents plongeant le visiteur dans la jeunesse de l’auteur et ses premières années professionnelles, le tout éclairant d’une nouvelle lumière l’ensemble de sa carrière: des origines juives et immigrées, une jeunesse passée en Argentine et au collège français, une famille en partie déportée et assassinée à Auschwitz, des premières années professionnelles passées aux Etats-Unis, etc.

Son ami Gotlib lui avait, dit-on, donné le sobriquet de « Walt Goscinny »

La Cinémathèque de Paris, elle, a logiquement décidé de se focaliser sur l’influence de Goscinny sur le cinéma, mais aussi du cinéma sur Goscinny (3). Son ami Gotlib, avec qui il écrivit de nombreux Dingodossiers, lui avait, dit-on, donné le sobriquet de « Walt Goscinny ». Surnom qui s’explique amplement, à voir comment le cinéma et le grand écran ont traversé sa vie: une tentative dès 1945 d’une carrière de dessinateur dans le cinéma d’animation, la création de son propre studio Idefix, jusqu’à l’écriture de scénarios originaux tels Le Viager, pour son ami Pierre Tchernia, en 1972.

Dans Astérisx chez les Helvètes (1970), Goscinny et Uderzo transposent la scène de l'orgie romaine du Satyricon de Fellini.
Dans Astérisx chez les Helvètes (1970), Goscinny et Uderzo transposent la scène de l’orgie romaine du Satyricon de Fellini.© Éditions Albert René – DR

Restent aussi quelques livres sur lesquels se jeter en cette période d’anniversaire et de grosse actualité autour de René Goscinny. Notre coeur de beurre et de grand enfant bat déjà la chamade en attendant la sortie, jusqu’ici totalement inédite, de 28 planches du Petit Nicolas, dessinées par Sempé (4). Oui, des planches: peu se souviennent que Le Petit Nicolas fut d’abord une bande dessinée publiée dans Moustique entre 1955 et 1956, soit trois ans avant le « vrai » Petit Nicolas paru, lui, dans Sud-Ouest sous forme de conte. Vingt-huit planches qui suffirent à Sempé – autre énorme génie – pour s’y sentir beaucoup trop à l’étroit, préférant les grandes illustrations muettes et pas bavardes. Et préparez-vous à un choc: Alceste, qui est pratiquement le seul copain présent, ne grignote pas tout le temps et porte même des lunettes, comme Agnan

(1) Astérix et la Transitalique, par Conrad et Ferri, éd. Albert René, 48 p. Sortie le 19 octobre.

(2) René Goscinny. Au-delà du rire, au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, jusqu’au 4 mars 2018. www.mahj.org

(3) Goscinny et le cinéma, à la Cinémathèque française, à Paris, jusqu’au 7 mars 2018. www.cinematheque.fr

(4) Le Petit Nicolas. La bande dessinée originale, par Sempé et Goscinny; Imav éditions, 48 p. Sortie le 12 octobre.

Et aussi: Goscinny-scope, par Philippe Lombard, éd. Dunod, 192 p.

L’art d’Astérix

Au-delà de Goscinny

A l’occasion du 40e anniversaire de la mort de René Goscinny, mais aussi à la veille de la sortie événement du 37e tome de sa série au succès le plus retentissant – Astérix a vendu 370 millions d’albums dans le monde, dans 11 langues différentes, cet Astérix et la Transitalique représentant à lui seul un premier tirage de 4,5 millions d’albums -, Le Vif/L’Express, en collaboration et partenariat avec L’Express et Actua BD, consacre un hors-série au Gaulois le plus célèbre de la planète, mais surtout à l’art et aux artistes qui l’ont vu naître, prospérer et perdurer.

Cornaqué par l’historien de la bande dessinée Didier Pasamonik, également conseiller scientifique de la rétrospective Goscinny au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, à Paris, cet Art d’Astérix tente, comme son nom l’indique, de percer un peu du mystère qui entoure un tel phénomène. En publiant l’intégralité d’une interview d’Uderzo réalisée il y a dix ans, en décortiquant la saga, en en parlant dans le détail avec de nombreux auteurs, soit « simples » admirateurs comme Zep ou François Boucq, soit directement concernés comme Ferri et Conrad, aux manettes de la reprise, mais aussi en proposant des inédits et un large making of de ce nouvel album, ou encore en relevant à quel point cette saga historique a toujours parlé de son époque, l’art d’Astérix se dévoile un peu… La lecture de ce hors-série s’accompagne d’un inévitable effet secondaire: l’envie irrépressible de relire tous ses albums.

L’art d’Asterix, hors-série Le Vif/L’Express, 124 p.

Partner Content