Critique | Livres

Jonathan Franzen: « Pour Crossroads, c’est comme si j’avais empoigné un marteau pour écraser une pierre imbriquée dans un mur »

3,5 / 5
Avec Crossroads, Jonathan Franzen fait voler en éclats la dynamique familiale à l image d une Amérique en ébullition en ce début des années 70. © janet fine

Jonathan Franzen, Editions de l'Olivier

Crossroads

704 pages

3,5 / 5
Philippe Manche Journaliste

Avec Crossroads, savoureux sixième roman de Jonathan Franzen, l’auteur des Corrections passe au scalpel une famille américaine au début des années 70 sur fond de religion, de sexe et de guerre du Viêtnam.

Lauréat du National Book Award en 2001 dans la foulée de l’immense succès international de son troisième roman Les Corrections, Jonathan Franzen n’est jamais aussi brillant que lorsqu’il radiographie la société américaine via le prisme de la famille. Le recommandable Crossroads, prétexte à un rare et courtois entretien dans le salon d’un hôtel parisien, ne déroge pas à la règle.

Lors de votre mini-tournée promotionnelle, vous avez sillonné six pays européens en onze jours dont la Suède, pays qui a vu l’extrême droite monter au pouvoir aux dernières élections, tout comme l’Italie, quinze jours plus tard, sous la houlette de Giorgia Meloni. En France, l’accession à la présidence de Marine Le Pen en 2027 n’est plus du domaine de l’impossible. Qu’est-ce que cela inspire au liberal que vous êtes?

L’époque est effrayante. Un pays bascule vers les extrêmes, ensuite c’est un autre, et puis encore un autre… C’est sûr que je me sens plus proche d’un programme électoral socialiste que de celui de l’extrême droite. Et la perspective d’une présidence de Marine Le Pen en 2027 serait évidemment une très mauvaise chose. Je pense que les libéraux seraient bien avisés d’écouter leurs électrices et électeurs pour essayer de comprendre pourquoi il y a un basculement si flagrant vers l’extrême droite. La première chose que je me suis dite à propos de la Suède était: “Tiens, c’est quand même bizarre pour un pays qui fait partie de l’OTAN”. Quant à l’Italie, la victoire de Meloni veut-elle dire que le pays va devenir une nation pro- Poutine? Nous avons en ce dernier un authentique dictateur face auquel la solidarité européenne n’est pas chose aisée mais nécessaire. Comme nous, Américains, n’étions pas à l’aise sous l’ère Trump qui était pro-russe.

Dans le même genre de réjouissances, votre confrère Salman Rushdie s’est fait sauvagement poignarder le 12 août dernier dans le nord de l’État de New York. Le rôle de l’écrivain, voire le pouvoir de la littérature, est-il en train de changer? Vous-même y pensez-vous lorsque vous écrivez?

Salman est un cas particulier. Je l’ai rencontré à un dîner où il a débarqué alors qu’il n’était pas censé se montrer publiquement. J’ai énormément d’affection pour lui. C’est quelqu’un d’absolument charmant, d’extrêmement généreux. C’est un vrai leader de la liberté d’expression.

Pour répondre simplement à votre question, non, je n’y pense pas et je n’ai pas peur. L’analogie a plus à voir avec Charlie Hebdo. Cet événement tragique est la conséquence d’une collision entre la liberté de pensée occidentale et l’obscurantisme d’un ayatollah. Cela ne m’empêche pas d’avoir la trouille des cinglés de manière générale. Je vis quand même en Amérique où des millions de personnes possèdent des armes.

S’il est beaucoup question de sexe et de famille dysfonctionnelle dans Crossroads, il est aussi surtout question de religion. Concevez-vous que, vu d’Europe, cela puisse sembler un peu étrange pour une démocratie laïque comme la vôtre, appuyée par le premier amendement de votre constitution, d’avoir une société finalement très religieuse?

Non, ça ne me semble pas si étrange que ça. La plupart des gens se rendent à l’église et cela fait partie de l’Histoire de l’Amérique. Dans le sud du pays, en 1830, vous alliez à l’église en famille et, après le service, vous reveniez à la maison fouetter vos esclaves. Voilà la religion américaine dans ce qu’elle a de plus grotesque. Ce qui est plus anormal, c’est que ces 40 dernières années, la moitié de la population a déserté les églises. Paradoxalement, j’ai fait il y a quelques jours une lecture à la cathédrale Saint-Martin à Utrecht où j’ai eu l’impression de prêcher la bonne parole. ça m’a rappelé combien ce manque de contact avec le public m’avait manqué avec la pandémie. Être en compagnie de personnes qui croient en la même chose que vous, qui ont comme moi un rapport très particulier et très intime aux livres, c’est ce sentiment que vous perdez lorsque vous n’allez pas à l’église. Vous vous y rendez avec vos voisins, parfois vous chantez ensemble, parfois pas, mais vous faites la même chose chaque semaine de manière régulière. Certains livres peuvent avoir un impact considérable sur votre vie. Ils peuvent changer votre rapport aux autres, à vous-même, au monde. Je me souviens m’être assis un jour pour lire une nouvelle d’Alice Munro et avoir été transporté pendant 45 minutes à un moment précis de ma vie face à des décisions que j’avais prises. C’était un état de réflexion intense que de me retrouver face à moi-même. Cet état n’est pas courant, plutôt rare même, sauf qu’il se déroule souvent pendant la lecture d’un roman. Chez d’autres, cet état survient à la lecture de la Bible ou de textes religieux. Je fais juste un parallèle, je ne suis pas en train de dire que la littérature est une religion mais il y a des points communs.

Le titre de votre roman, Crossroads, illustre de manière métaphorique et visuelle les choix que seront amenés à faire, ou pas, vos personnages tout au long du récit. C’est aussi une référence à Cross Road Blues, la chanson la plus emblématique du bluesman Robert Johnson, dans laquelle il raconte attendre le diable à la croisée des chemins pour y vendre son âme en échange du succès. C’est un hommage?

Accidentel. C’est pénible de trouver le titre d’un roman. J’y suis arrivé assez vite parce que “Crossroads” est le nom du groupe des jeunes chrétiens du livre. Ce n’est qu’ensuite que j’ai fait la connexion avec le groupe Cream et, évidemment, Robert Johnson. Je pense aussi que ce titre est beaucoup plus concret que d’autres qui étaient plus abstraits comme Les Corrections ou Freedom, par exemple.

Confirmez-vous, comme on a pu le lire dans les colonnes du New York Times ou du Guardian, que Crossroads est le premier volet d’une trilogie intitulée A Key to All Mythologies?

Oui, peut-être. C’est ce que pense mon éditeur en tout cas.

Jonathan Franzen n'est pas insensible aux textes et au génie mélodique de Lou Reed (à droite) au sein du Velvet Underground.
Jonathan Franzen n’est pas insensible aux textes et au génie mélodique de Lou Reed (à droite) au sein du Velvet Underground. © Getty images

Pourquoi situer l’histoire au début des années 70? Parce que cette période fait référence à votre adolescence ou résonne encore aujourd’hui?

Tout commence avec les personnages. Toujours. Enfin, peut-être pas lors de mes débuts mais dorénavant, c’est le cas. C’est une question d’architecture. J’y suis très attentif. Avec Freedom et Purity, j’ai eu le sentiment que toutes les fournitures du magasin étaient épuisées et que je devais en fabriquer de nouvelles. Pour Crossroads, c’est comme si j’avais empoigné un marteau pour écraser une pierre imbriquée dans un mur et que j’attendais de voir ce que je pouvais construire avec ce qui restait de la pierre. Par exemple, Russ n’était pas censé être le personnage principal mais je savais qu’il était pasteur et je l’avais au départ imaginé travailler dans une communauté afro-américaine précaire et rurale du Mississippi. Ayant moi-même fréquenté un groupe de jeunes protestants comme celui de Crossroads pendant mon adolescence, j’ai préféré ramener Russ dans un environnement que je connaissais mieux.

Vous venez de mentionner Purity. La tentation de comparer Pip, son héroïne, avec Becky, la jeune femme de Crossroads, est tentante. Vous validez?

Oui, même si Pip est un peu plus âgée que Becky mais toutes les deux ont grandi avec des mères un peu givrées. Pip est très drôle, sarcastique, ironique, n’a aucune estime de soi et est brillante. C’est une femme moderne. Becky est aussi brillante et elle a rencontré Dieu. Pip, c’est le côté sarcastique du Velvet Underground et Becky, l’innocence nue et naïve de Up with People.

L’ironie dont fait preuve Pip face au monde qui l’entoure nous semble très proche de la vôtre…

Absolument! Becky, c’est la fille populaire par excellence. Ce qui n’a jamais été mon cas. C’était plutôt le contraire. Du coup, Becky m’a vraiment donné du fil à retordre. Tout le monde voudrait être comme elle et tout le monde la déteste. C’est un combat permanent pour n’importe quel romancier de rendre ce genre de personnage attachant.

Le sarcasme de Pip est-il une sorte d’effet miroir face à l’incroyable succès des Corrections, même si vous étiez plus âgé qu’elle?

Je serais plus proche du personnage d’Andreas Wolf, le mégalo lanceur d’alerte de Purity. Et encore, c’est parce que vous me posez la question. J’ai vécu 20 ans quasi sans argent. J’avais 42 ans quand Les Corrections est sorti. Des acteurs ou des rockeurs accédant au succès dans la vingtaine peuvent dévisser. Moi, j’avais déjà une vie établie à l’époque quand il m’est tombé dessus.

Pour rebondir sur le Velvet Undergroud, vous étiez plutôt Velvet que, disons, les Californiens de The Byrds?

J’étais un gamin à l’époque du Velvet mais ça ne m’empêche pas d’apprécier certains morceaux des Byrds. Lou Reed avait ce don de l’écriture au sein de cette dynamique si particulière du Velvet et un incontestable génie mélodique même si je n’ai jamais adhéré à sa posture de hipster glamourisant l’héroïne. J’ai commencé par Grateful Dead mais mes groupes et artistes, ce sont The Clash, Talking Heads, Elvis Costello, Gang of Four… Et comme il me semble que nous parlons beaucoup d’ironie, je me dois de mentionner David Byrne. Au niveau de l’ironie, on ne fera jamais mieux que les paroles des trois premiers albums des Talking Heads, qui m’ont sauvé la vie au point que je ne quitte jamais la maison sans eux, encore aujourd’hui.

Crossroads

Après les Probst de La Vingt-Septième Ville, les Lambert des Corrections ou les Berglund de Freedom, place aux Hildebrandt, famille blanche américaine qui vit dans une banlieue plutôt aisée de Chicago et autour de laquelle se construit Crossroads. Russ, le paternel, à deux doigts de commettre l’adultère, est pasteur. Détrôné de la tête du groupe de jeunes qu’il a créé par un jeune pasteur beaucoup plus cool et moins old school, Russ rumine son amertume. Sa femme, Marion, est fragile psychologiquement et a fort à faire avec sa progéniture. Clem, l’aîné, est en pétard permanent avec son père. Perry deale et consomme de la weed. Becky, la frangine, “épouse” Dieu et le benjamin absorbe comme il peut l’explosion de la cellule familiale à l’image d’une Amérique en pleine mutation en ce début des seventies. Peut-être un peu moins mordant mais non moins formidable metteur en scène entre passé et présent, Jonathan Franzen excelle dans la psychologie de ses personnages en proie à des choix de vie cornéliens. Il livre aussi quelques éclairs de génie autour de passages extrêmement drôles (la scène de la cuite de Perry au “réveillon” de Noël) et très émouvants aussi (le service civil formateur de Russ en territoire Navajo). In fine et sous un autre angle, l’auteur revisite ses thèmes de prédilection comme la foi, la rédemption, comment gérer ses regrets et être en paix avec son passé avec beaucoup de passion et d’authenticité.

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