Festival d’Angoulême 2023: conflits entre anciens et modernes

Alison Bechdel, Catherine Meurisse et Riad Sattouf, les trois finalistes au titre de Grand Prix. © National
Olivier Van Vaerenbergh
Olivier Van Vaerenbergh Journaliste livres & BD

Le festival d’Angoulême ouvre sa 50e édition dans une ambiance fiévreuse et conflictuelle, marquée par une vraie rupture entre les générations. Comme un air de tempête avant la tempête…

Ils disent tous et toutes s’en ficher un peu voire beaucoup, mais tous et toutes ne parlent que de ça depuis des semaines: fin janvier s’ouvrira la 50e édition du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême -le plus gros et le plus médiatisé des festivals du 9e art, réunissant à peu près tout ce que la planète BD compte comme acteurs- et avec lui, les polémiques qui l’accompagnent désormais chaque année. En 2022, outre un report au mois de mars qui n’a pas empêché une vague de Covid de frapper des dizaines de participants, ce fut l’élection, pourtant par ses pairs, de l’indé québécoise Julie Doucet au rang de Grand Prix qui fit hurler les traditionalistes, et l’annonce, par Dupuis, de la reprise de Gaston Lagaffe sans le consentement de la fille d’André Franquin, qui fit les gros titres (affaire qui n’a pas encore de conclusion judiciaire).

Cette fois, c’est l’annulation de l’exposition de Bastien Vivès qui a d’abord échauffé les esprits et les réseaux sociaux, avant que l’annonce des trois finalistes au titre de Grand Prix -Alison Bechdel, Catherine Meurisse et Riad Sattouf, tous représentants d’une BD humoristique tournée vers l’autofiction- ne vienne en rajouter une couche dans le conflit entre anciens et modernes qui, décidément, ne se comprennent plus.

Anciens, modernes et IA

Bastien Vivès, 38 ans, sera donc l’auteur dont tout le mode parlera, tout en étant le grand absent de cette édition anniversaire, puisque les organisateurs du festival ont décidé en décembre d’annuler l’exposition qui devait lui être consacrée (Vivès y a gagné de nombreux prix et a même consacré son dernier album Dernier week-end de janvier à une romance se déroulant précisément au festival d’Angoulême). Cause de cette annulation: le passif du bonhomme, flirtant volontiers avec la pédopornographie dans ses récits érotiques (mais grotesques) et s’exprimant souvent avec violence et excès sur les réseaux sociaux. Surtout, et depuis longtemps, Bastien Vivès cristallisait autour de sa personne et de son œuvre la haine recuite des féministes et des autrices, lassées du sexisme et du masculinisme qui prévalent encore dans le milieu, et en particulier dans ses représentations toujours hypersexuées et hypertrophiées de ses personnages féminins -en contradiction avec la profonde déconstruction des genres et des représentations en cours dans la BD contemporaine.

Julie Doucet, Grand Prix 2022, a réalisé l’une des affiches du festival à venir.
Julie Doucet, Grand Prix 2022, a réalisé l’une des affiches du festival à venir. © National

La carte blanche offerte à Vivès par le Festival a été vécue comme la provoc’ de trop, mobilisant largement féministes, auteurs, autrices et professionnels de la protection de l’enfance pour demander -et obtenir- l’annulation de l’exposition, voire la mise en place d’une “charte d’engagement, afin que les futures sélections et programmations du festival soient réalisées dans le respect du droit des personnes minorisées ainsi que dans l’égalité de leurs représentations”. Un plaidoyer pour la mise en place d’un comité de surveillance, voire de censure, qui a fini par faire basculer ce qu’il faut bien nommer deux camps dans l’ignominie et l’irrationnel: les uns, souvent ex-soixante- huitards accrochés à leur liberté d’expression, hurlant, tel Frémion, à la “kouachisation des esprits”; les autres comparant, sans avoir lu ses livres, Bastien Vivès à PPDA, Matzneff ou Polanski -même s’il n’a jamais, lui, violenté personne. Un excès de langage qui semble occulter toute possibilité de débat serein sur des questions qui risquent évidemment de se poser à nouveau, et qui marque une vraie rupture de générations.

Une rupture qui s’est encore exprimée dans le trio élu par les auteurs pour obtenir, en ouverture du festival, le Grand Prix de celui-ci (et une expo rétrospective l’année suivante). Si la nouvelle génération, très mobilisée pour voter, se félicite de la nomination d’Alison Bechdel (autrice américaine alternative justement très engagée dans les questions de féminisme et de représentation -on lui doit ainsi le fameux “test de Bechdel”, trio de critères permettant de dire si une œuvre de fiction sous-représente ou non les femmes), de Catherine Meurisse (régionale et habituée de l’étape) et de Riad Sattouf (déjà auréolé d’un énorme succès public pour son Arabe du futur), l’ancienne, elle, tout en délaissant largement et paradoxalement ce vote des auteurs, se désole de ne plus voir aucun auteur dit réaliste et de fiction (et blanc, et mâle, et franco-belge) au palmarès du plus important festival de leur profession.

Une profession qui aurait pourtant tout intérêt à se mobiliser collégialement sur d’autres périls autrement plus importants qui se profilent ou sont déjà bien présents, telle une surproduction repartie à la hausse malgré les beaux discours (6 500 nouveautés rien qu’en 2022!) dans un marché qui se rétracte après les confinements, promettant une paupérisation encore accrue de ses créateurs et créatrices, désormais également menacés par… les machines. Dans les travées de cette grande kermesse de la bande dessinée, on parlera sans doute ainsi beaucoup de ChatGPT, de Midjourney, et de tous ces nouveaux outils soi-disant maniés par des intelligences artificielles (alors qu’il s’agit surtout d’équations, d’algorithmes et de pillages d’œuvres digérées) capables désormais de produire ce qui ressemble, même vaguement, à de la bande dessinée sans avoir besoin d’écrire ou de tracer une seule ligne. La prochaine révolution, qui dépassera de loin toutes les questions de genre.

Le 50e Festival international de bande dessinée d’Angoulême se tient du 26 au 29/01.

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