Des gens bien, une comédie noire, grinçante, pleine de rebondissements et d’anti-héros loufoques

François Damiens est l’un des guests de la nouvelle comédie noire de la RTBF. © RTBF / ARTE / PROXIMUS / HELOCTRONC / UNITÉ
Nicolas Bogaerts Journaliste

Les créateurs de La Trève reviennent avec une série cathartique. Des gens bien est une fable poétique et absurde du déclassement, de la chute et du rebond, nourrie par l’extrême politesse du désespoir.

Produits et diffusés par la RTBF, les six épisodes de Des gens bien racontent l’histoire de Linda et Tom (Bérengère McNeese et Lucas Meister) qui n’arrivent plus à payer les factures. Elle, propriétaire d’un salon de bronzage, et lui, policier dans leur bourgade frontalière, vont se transformer en criminels de pacotille, contraints, pour s’en sortir, à des choix que la morale et la loi réprouvent. L’addition n’en est que plus salée. Mais les flics chargés de l’enquête, eux non plus, ne sont pas dénués de singulières motivations. Nous avons rencontrés au dernier Festival Séries Mania, à Lille, ses créateurs, Stéphane Bergmans, Benjamin d’Aoust et Matthieu Donck, ainsi que Bérengère McNeese (lire ci-dessous) pour évoquer le cœur d’une fiction rocambolesque.

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À peine sortis du succès de La Trève (une surprise d’après eux), ses trois scénaristes ont vite remis leur travail sur l’établi. “Pour nous, le corollaire important de tout ça était que les projets suivants pourraient être financés, soutenus et que nous aurions plus de temps pour les faire. On avait évidemment envie de continuer à travailler ensemble, mais pour aller dans quel sens? Un film? Une nouvelle série? Séparément? Ensemble?” Le virage négocié est plutôt étonnant: une comédie noire, grinçante, pleine de rebondissements et d’anti-héros loufoques. “On avait envie d’aller vers de la comédie, poursuit Benjamin d’Aoust, et on s’est assez vite centrés sur l’idée de parler de personnes, plus précisément d’un couple, qui vont se lancer dans une aventure dont ils n’ont pas les codes. Cette idée de criminalité normale, de losers magnifiques très touchants, recoupait beaucoup d’éléments qu’on avait envie de développer. Cette histoire nous a portés un long moment.” Stéphane Bergmans embraie: “L’idée était de continuer dans le thriller, mais de le décaler ailleurs, aller voir le point de vue des criminels, se demander comment ils peuvent s’en tirer. Qui ils sont, pourquoi ils ont pris ce chemin-là.

3 questions à Berengère McNeese

Au sein d’un casting plein de surprises, la formidable Bérengère McNeese laisse éclater tout son talent dans le rôle de Linda, une femme au bout du scotch qui disparaît dans un mystérieux accident, mais dont le destin contraire se déploie au cours des six épisodes.

Je la trouve magnifique! Au départ, j’ai juste fait des essais caméra sur base de quelques scènes, sans même avoir lu le scénario. C’est en le lisant que je me suis rendu compte que je ne recroiserais pas souvent des personnages comme elle. Ce que j’aime, c’est sa nuance, la zone grise dans laquelle elle évolue. C’est quelqu’un de bien, qui n’a pas envie de faire le mal autour d’elle, mais qui se retrouve à faire des choses atroces par besoin de survivre. Tout se joue sur cette ligne de culpabilité et sur cette question: comment on fait pour sauver sa peau? Ce qui est formidable avec elle, c’est que ça l’emmène vers des extrêmes dans le jeu, une forme d’absurde hyper jouissif que je n’ai pas souvent l’occasion de pratiquer.

Elle est volontariste, pétrie de bonnes intentions, très obstinée. Si elle est très amoureuse de son mari, Tom, elle a aussi un énorme besoin de se sentir aimée. Elle ressent beaucoup de rage vis-à-vis de la crise économique et sentimentale qu’elle traverse. Le vrai challenge pour moi, c’est de rester en empathie avec elle quand elle fait des choses qui sont en réalité terribles. Tom est policier, il représente la justice, et tout ce qui se trame au début de l’histoire le met extrêmement mal à l’aise. C’est elle qui l’entraîne dans les embrouilles et lui qui doit réparer les pots cassés sans vraiment y parvenir. Donc, pour être en empathie avec elle, ne pas enfreindre cette règle importante du jeu, il fallait qu’elle soit touchante, ne pas en faire juste une méchante trop insistante, trop relou. C’était pour moi le plus dur à trouver, tant sa dynamique l’encourage, à chaque accalmie, à aller chercher un peu plus les emmerdes.

L’idée était de faire comprendre toute l’injustice qui se dégage de cette situation et qu’ils ressentent profondément. Linda a monté un salon de bancs solaires auquel elle croit à fond. Mais ça demande toujours plus d’investissement, et donc d’emprunts. Elle est sur un bateau qui coule, mais se bat pour rester à la surface. On ne lui laisse pas de seconde chance et c’est cette sensation d’être des laissés-pour-compte qui rend Linda plus dure et cynique. Mais elle a une vraie envie de se sortir d’une vie qui est de plus en plus compliquée, lestée de soucis financiers insurmontables. Au fond, la question qui se pose c’est: comment répondre à un système qui vous a malmené, quelle chance saisir pour rebondir et au prix de quels renoncements?

Esthétique de la turpitude

Les trois scénaristes ont pris l’habitude de se retrouver dans une maison non loin de Couvin, à chaque période de gestation, pour s’immerger dans la matière. C’est là, près de la frontière française, que Matthieu Donck a puisé ce qui offre à Des gens bien le terreau social propre aux codes du polar. “On voyait souvent des gens sur place qui cumulaient les jobs mais ne gagnaient pas assez d’argent pour joindre les deux bouts. On le voit aussi autour de nous, ces personnes qui ont répondu favorablement, tout au long de leur vie, aux injonctions de la société: avoir un travail, acheter une maison, consommer, prendre un crédit… Et puis, une séparation, une perte d’emploi, un revers de fortune, et on se retrouve dans l’impossibilité de payer les factures. C’est un drame de la vie! Il faut juste pousser un peu les curseurs pour en faire une comédie sans perdre le sens du réel et du tragique. Ce qui nous intéressait, c’était de parler des gens ni pauvres, ni riches, qui, comme Linda et Tom, se retrouvent au pied du mur financièrement et face à des banques qui, littéralement, ne prêtent qu’aux riches.

Dans ce point de vue, le récit imaginé il y a trois ans déjà entre de plein fouet dans l’actualité. “On a démarré l’écriture au moment où éclatait le mouvement des Gilets Jaunes en France, se remémore Benjamin d’Aoust. On a été très touchés par les histoires qui s’en dégageaient, celles de gens essentiellement de la classe moyenne, qui ne sont pas dans une grande précarité, plutôt dans une réalité économique à peu près stable, mais qui ont toujours l’impression qu’on les empêche de vivre.” En l’occurrence, le glissement de Tom vers le crime pour tenter de s’en sortir. À reculons, certes. À l’insu de son plein gré, sans doute aussi un peu. C’est que dans Des gens bien, la criminalité flirte avec une esthétique de la turpitude, une désobéissance civile de pieds nickelés, comme le développe Benjamin d’Aoust: “Dans la série, on ne voit pas de grands bandits qui maîtrisent absolument ce qu’ils font, loin de là. Ce sont effectivement des gens bien qui, à un moment, basculent parce qu’ils se sentent écrasés par les injustices qu’ils vivent au quotidien. Ils décident de prendre un chemin de traverse, pensant ne faire de mal à personne, mais c’est tout le contraire qui se passe. Ils vont se retrouver dans une dynamique qu’ils ne maîtrisent plus du tout, avec effet domino.”

Des gens bien

La mort suspecte de Linda Leroy (Bérengère McNeese) dans un accident de voiture auquel son mari Tom (Lucas Meister) a miraculeusement survécu intrigue Philippe Philippe (Michaël Abiteboul), gendarme outre-Quiévrain et ex-amant de Linda. Au bout du premier épisode, Des gens bien retourne le récit comme une chaussette et raconte ce qui a mené à la disparition soudaine de Linda. Une histoire de dettes impossibles à rembourser, d’assurance-vie, de cousin pas net et de crowdfunding du désespoir monté auprès d’une sorte d’Opus Dei du coin, dont fait partie Corinne (Gwen Berrou), la sœur de Tom. L’ensemble a tout d’un plan foireux qui, dans ses effets boule de neige sanglants, n’est pas sans rappeler l’humour grinçant du Fargo des frères Coen. Mais la comparaison ne fait pas honneur aux qualités intrinsèques du récit, un polar drôlatique qui montre combien les créateurs de La Trève ont pris de la bouteille. Dans une zone désertifiée où plane le fantôme d’une frontière qui n’existe plus, l’intrigue chorale évolue dans un univers fantasque où nostalgie et satire sociale corsée règnent en alternance. Dans ce monde peu indulgent pour les ratés, les personnages sous la ligne de flottaison sont filmés avec beaucoup de tendresse tandis que le casting s’engouffre dans leurs failles béantes avec une jouissance très communicative.

Entre rage et désespoir

Ce thriller social épicé de comédie absurde convoque des personnages secondaires bien dessinés, des flics désœuvrés (Nicolas Buysse, Eline Schumacher, India Hair, Michaël Abiteboul), un cousin encombrant (Peter Van den Begin), une agente d’assurances pointilleuse (Lucile Vignolles). On reconnaîtra des visages connus, comme Dominique Pinon, Corinne Masiero ou encore un François Damiens délicieusement cabotin. Dans ce trombinoscope formidablement bigarré, Bérengère McNeese et Lucas Meister tirent bien leur épingle du jeu et incarnent avec beaucoup de conviction et de finesse ce couple qui dégringole sur un fil ténu entre comédie, drame, enthousiasme démesuré, rage et désespoir. “Le sentiment qui les accompagne, et qui est une partie de leur justification, c’est ce sentiment de révolte envers un système qui se veut égalitaire mais qui en réalité se révèle mensonger”, rappelle Stéphane Bergmans. Mais Des gens bien n’est pas une série politique pour autant. Préférant une approche du réel par l’humour, le divertissement, son univers singulier bénéficie d’un rythme soutenu, peu avare en secrets révélés, en moments de contemplation et d’empathie, secoué de soubresauts d’une noirceur drôlatique aux effets assumés. Pour Matthieu Donck, le point crucial dans l’écriture était de “créer un couple qui fonctionne malgré l’outrance des situations, une dynamique qui amène la folie dans un quotidien. Le challenge était de les rendre aimables malgré tout ce qu’ils font, afin de pouvoir les suivre dans toute leur complexité et leurs contradictions. Il fallaittrouver l’humain dans la zone de gris.”

Polyphonique, la série documente le quotidien d’une frontière franco-belge obsolète à la population en perte de repères, comme une matérialisation de sa question centrale: celle de la limite, celle qu’on choisit ou pas de franchir. “Cette question, nous dit Benjamin d’Aoust, plus que celle de la moralité des personnages, s’adresse à tout le monde. Qu’est-ce que tu es prêt à subir sans te révolter? À quel moment tu te révoltes? Et quand tu le fais, est-ce que tu commets des actes qui dépassent ton cadre moral? C’est ce qui est au centre de Des gens bien: qu’est-ce qui les rend “bien” ou “pas bien”? Que ce soit un peu flou et que chacun puisse imaginer, recréer cette limite dans sa propre vie, c’est ça qui nous plaisait.”

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