Le Marvel Cinematic Universe, cette grande OPA lancée par Kevin Feige, le président de Marvel Studios, sur le divertissement mainstream, a accouché d'un monstre protéiforme: le Multiverse, cet ensemble des univers et temporalités parallèles qui coexistent et dans lesquels se baladent les héroïnes et les héros Marvel. Au cinéma, ces voyages ont été inaugurés dans Avengers: Endgame et l'animé Spider-Man: Into the Spider-Verse. Après avoir réussi la formule sur sa plateforme dans la série Loki, Disney+ remet le couvert avec What If...?, série d'animation léchée, au titre en forme d'exhortation. Imaginez si l'agent Carter, et non Steve Rogers, avait servi de cobaye pour le sérum du super-soldat. Si T'Challa n'était pas la Panthère Noire, mais Star-Lord, leader des Gardiens de la Galaxie. Si Killmonger avait évité à Tony Stark de se faire exploser le sternum en Afghanistan, changeant la destinée de l'ex-futur Iron Man? Ce grand mash up, offrant de nouveaux fils narratifs à une pelote déjà bien fournie et parfois difficile à dénouer, donne également de beaux motifs de réjouissance.
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Le Marvel Cinematic Universe, cette grande OPA lancée par Kevin Feige, le président de Marvel Studios, sur le divertissement mainstream, a accouché d'un monstre protéiforme: le Multiverse, cet ensemble des univers et temporalités parallèles qui coexistent et dans lesquels se baladent les héroïnes et les héros Marvel. Au cinéma, ces voyages ont été inaugurés dans Avengers: Endgame et l'animé Spider-Man: Into the Spider-Verse. Après avoir réussi la formule sur sa plateforme dans la série Loki, Disney+ remet le couvert avec What If...?, série d'animation léchée, au titre en forme d'exhortation. Imaginez si l'agent Carter, et non Steve Rogers, avait servi de cobaye pour le sérum du super-soldat. Si T'Challa n'était pas la Panthère Noire, mais Star-Lord, leader des Gardiens de la Galaxie. Si Killmonger avait évité à Tony Stark de se faire exploser le sternum en Afghanistan, changeant la destinée de l'ex-futur Iron Man? Ce grand mash up, offrant de nouveaux fils narratifs à une pelote déjà bien fournie et parfois difficile à dénouer, donne également de beaux motifs de réjouissance. Depuis janvier, Marvel et la plateforme Disney+ ont étendu sur le petit écran le domaine du MCU en trois étapes. Avec le magique WandaVision se refermait pour la Sorcière Rouge la boucle douloureuse du deuil après la mort tragique de Vision. Une première réussite. Falcon & the Winter Soldier, de son côté, tentait de combler le vide laissé par le départ de Captain America, et posait une question cruciale: comment retrouver sa place au sein d'une société qui vous confine dans l'oubli? Jusque-là, des thèmes archétypaux, mais peu de traces des extensions spatiotemporelles du MCU. C'était sans compter le coup de grisou Loki. Kafkaïenne et très aboutie, la série a littéralement fait sauter la serrure du Multiverse. Il revient donc à What If...? de s'engouffrer dans la brèche et d'explorer une foule de possibilités plus déroutantes les unes que les autres. Elle tire son concept du comics du même nom, publié de 1977 à 1984 avant d'être relancé à la fin des années 90: Spider-Man rejoignant les Fantastic Four, baptisés pour l'occasion Fantastic Five; Jessica Jones dans les rangs des Avengers; Wolverine contre la mafia dans les années 1920, sous l'identité du Punisher, etc. Toutes ou presque étaient racontées du point de vue d'un narrateur insolite et distant, Uatu, alias Le Gardien, une entité extraterrestre observant depuis son perchoir cosmique ces réalités alternatives et farfelues. Dans chacun des dix épisodes de What If...?, Jeffrey Wright (Westworld) donne sa voix à Uatu pour narrer une version alternative d'un événement du MCU. L'agent Peggy Carter ouvre le bal: elle n'est plus l'amoureuse et la muse de Captain America, mais prend elle-même le sérum et l'identité du super soldier, donnant naissance à Captain Carter (probable version féminine du héros de comics Captain Britain), qui rejoint la liste grandissante des badass que Marvel Studios semble décidé à mettre systématiquement en avant (en attendant, dans Thor: Love and Thunder, prévu au printemps prochain, le moment où Jane Foster/Nathalie Portman deviendra la Déesse du Tonnerre). Poussant très loin l'inversion des rôles, Captain Carter fait équipe avec un Steve Rogers toujours maigrichon mais à qui Howard Stark confie un premier prototype de costume Iron Man. Ça barde pas mal pour les vilains de Hydra. Les actrices et acteurs des premiers films assurent les voix: Hayley Atwell pour l'agent Carter, Dominic Cooper pour Howard Stark, Toby Jones pour Arnim Zola, mais pas Chris Evans (Steve Rogers). L'animation, de son côté, qui calque trait pour trait les apparences physiques des personnages, est particulièrement flamboyante. Le choix de la technologie du cel-shadding (ombrage de celluloïd, en français) propose un dessin en aplat qui joue sur les contrastes et les ombres, se détourne du réalisme technologique et lisse de la 3D au profit d'une esthétique qui rappelle furieusement le dynamisme des dessins comics. Il accompagne avantageusement la fluidité des mouvements, les effets saisissants de l'action, et l'humour omniprésent, ingrédient désormais indispensable des productions Marvel. Les autres épisodes franchissent allègrement les frontières des genres, thriller, SF, enquête policière... et film de zombies, avec un improbable Zombie Iron Man. T'Challa, auquel le défunt Chadwick Boseman a eu le temps de prêter sa voix, est présent dans quatre épisodes, sous l'identité de Star-Lord. Tandis que les Gardiens de la Galaxie remplacent les Avengers durant la Bataille de New York. La reprise de certaines séquences quasiment plan par plan dans ces épisodes animés rajoute évidemment à la confusion quand les rôles et les situations s'éparpillent façon puzzle et deviennent interchangeables. What If...? a tout l'air, du coup, d'un cadeau fait aux fans hardcore du MCU qui vénèrent leurs héroïnes et leurs héros, mais raffolent quand est maltraité le tracé rectiligne de leurs destins, quand les scénaristes mettent le bronx dans leurs identités, leurs temporalités et leurs quêtes. Les interprétations, prévisions, analyses et projections fourmillent alors sur les réseaux et les comptes YouTube. Néanmoins, en offrant également de réfléchir aux opportunités qui naissent de l'ébranlement des systèmes, des certitudes et des changements de perspectives, What If... ? porte un écho aux confusions idéologiques et politiques qui agitent notre monde contemporain, et aux issues favorables qu'il est toujours possible d'espérer et d'imaginer.