Longs plans tentant de capter une urgence toute cinématographique avec une caméra hyper mobile, quasiment cahotante, qui se fraie un chemin entre les corps et les instruments, se fait tantôt très proche des visages tantôt très distante, immerge et enfume dans un mouvement tourbillonnant de sensations... D'emblée, la mise en scène de The Eddy affiche la volonté limpide d'atteindre à une véritable scansion jazz, physique et fiévreuse, faite de ruptures soudaines et de grandes emballées. Pas étonnant, dès lors, de retrouver Damien Chazelle (Whiplash, La La Land), par ailleurs producteur exécutif, à la réalisation des deux premiers épisodes d'une série qui en compte huit. À l'écran, une formation de jazz chanté est occupée à livrer une prestation peu satisfaisante qui frustre et mine les humeurs des protagonistes. Soit, bien sûr, un motif chazellien en soi: la douleur inhérente à la quête maniaque de perfection qu'induit la pratique de la musique et...

Longs plans tentant de capter une urgence toute cinématographique avec une caméra hyper mobile, quasiment cahotante, qui se fraie un chemin entre les corps et les instruments, se fait tantôt très proche des visages tantôt très distante, immerge et enfume dans un mouvement tourbillonnant de sensations... D'emblée, la mise en scène de The Eddy affiche la volonté limpide d'atteindre à une véritable scansion jazz, physique et fiévreuse, faite de ruptures soudaines et de grandes emballées. Pas étonnant, dès lors, de retrouver Damien Chazelle (Whiplash, La La Land), par ailleurs producteur exécutif, à la réalisation des deux premiers épisodes d'une série qui en compte huit. À l'écran, une formation de jazz chanté est occupée à livrer une prestation peu satisfaisante qui frustre et mine les humeurs des protagonistes. Soit, bien sûr, un motif chazellien en soi: la douleur inhérente à la quête maniaque de perfection qu'induit la pratique de la musique et, subséquemment, de l'art en général. Située à Paris, The Eddy dépeint le quotidien d'un club de jazz des arrondissements nord de la ville, en proie aux difficultés humaines et financières. Chaque épisode porte le prénom de l'un de ses personnages clés, l'ensemble ambitionnant de prendre la forme d'une succession de portraits ayant valeur de véritables études de caractères. C'est le premier gros problème de la série: bien trop lâche et ténue, l'écriture de son créateur et scénariste Jack Thorne s'articule autour de figures rabâchées -Joanna Kulig en épave imbibée, Leïla Bekhti en mater dolorosa, Damian Nueva en musicien surdoué mais forcément junkie...- désespérément dénuées de chair et d'enjeux qui s'abîment en stéréotypes sans relief. Quand les personnages ne jouent pas de leur instrument, ils causent, et les séquences, étrangement flottantes, s'étirent en longs échanges décousus et inutilement brouillons maquillés d'une fausse tension permanente qu'appuie une caméra ostensiblement portée, emmenant trop souvent l'ensemble sur le terrain d'une très vaine hystérie. En clair: la mécanique tourne méchamment à vide, et "l'intrigue" qui se dessine peu à peu en filigrane ne va, et c'est peu de le dire, rien arranger à l'affaire. Bienvenue au club... Portée par un peu cohérent casting international qui s'exprime dans un franglais JCVD souvent risible, The Eddy semble ainsi engluée dans une indissoluble contradiction qui la voit traquer en permanence des moments d'inauthentique vérité. Dans la foulée de la Berlinale, en février dernier, où la série était présentée en avant-première mondiale, Leïla Bekhti insistait beaucoup sur la grande liberté qu'elle avait ressentie en tant que comédienne sur le plateau. Et on veut bien la croire. Tentant de transposer la logique de l'impro chère au jazz au jeu même des acteurs, les épisodes enquillent les dialogues et les moments saisis sur le vif, où les uns et les autres devisent et s'époumonent en divagations free. Une constante, néanmoins: le sourcil qui fronce et la moue boudeuse. Tous, ici, semblent en effet complaisamment frappés par le désespoir et le malheur, coincés dans un chapelet sans fin de prises de tête et de ruminations, de jérémiades et de gesticulations, qui s'achèvent invariablement dans les cris et les larmes, et dont on ressort aussi circonspects qu'essorés. Plus grave, encore: empreint d'une mélancolie de carte postale, l'ensemble vire insensiblement à l'imbroglio crimino-policier à peine digne d'un mauvais Navarro, mêlant improbable trafic de fausse monnaie et opaques agissements mafieux commandités par des vilains de pacotille, caricaturaux au possible. Derrière la caméra, dès lors, chacun fait ce qu'il peut. Houda Benyamina (Divines) succède à Damien Chazelle pour la réalisation de deux épisodes, puis c'est au tour de Laïla Marrakchi (Le Bureau des légendes) et d'Alan Poul (Six Feet Under). Plus les sous-intrigues s'enlisent et plus la mise en scène se fait plate et littérale. On est loin, en tout état de cause, de la grâce infinie et de la vertigineuse énergie dégagées par une série comme Treme, par exemple, autre épopée cuivrée entremêlant aventure musicale collective et sombres destins individuels. Rien, ici, ne nous est épargné, pas même le cliché ultime de l'amour perdu qu'on tente de rattraper in extremis à l'aéroport, climax de gêne et d'embarras d'une série aux métissages surlignés qui n'en est pourtant pas avare et qui, comble du comble, casse souvent les oreilles, sa bande-son flirtant plus qu'à son tour avec la pire des muzaks d'ascenseur (Glen Ballard, qui compose ici, a été producteur de scies FM pour Katy Perry, Miley Cyrus, Anastacia...). Mais pour qui sonne ce jazz?