Cette semaine, j'ai relu La Plaisanterie de Milan Kundera et j'ai regardé Sticks & Stones, le plus récent "special" enregistré par Dave Chappelle pour Netflix. Ça n'a, a priori, aucun rapport. Le roman date de 1967 et évoque les mésaventures de Ludvik Jahn, un militant communiste qui voit sa vie considérablement partir en saucisse suite à l'envoi d'une blague sur une carte postale: "l'optimisme est l'opium du genre humain! L'esprit sain pue la connerie! Vive Trotski!" Suite à cette petite plaisanterie, il se retrouve exclu du Parti, renvoyé de l'université et passe plusieurs années à la mine, littéralement. Ça ne rigole donc pas. C'est une évocation glaçante de la vie dans le bloc communiste des années 50/60. Disponible depuis fin août, Sticks & Stones est quant à lui un spectacle de stand-up ultra-contemporain où Dave Chappelle, superstar du genre, se moque du suicide d'Anthony Bourdain, des victimes de Michael Jackson, des transsexuels, de la crise des opioïdes, des tueries de masse, des LGBTQ+ et des indignés de réseaux sociaux. C'est un peu longuet, souvent lourdingue, plus rarement brillant, résolument trash et ça rigole malgré tout pas mal, du moins si on aime l'humour transgressif et potache comme il en a toujours existé, comme il s'en pratique tous les soirs dans tous les bars du monde. De l'humour tel qu'on se le partage aussi sur l'oreiller, en cuisine, dans les vestiaires, le temps de barbecues et de longs trajets sur autoroutes. De la vanne provoc, du chambrage cathartique, du pur "shit talking". Et pas...

Cette semaine, j'ai relu La Plaisanterie de Milan Kundera et j'ai regardé Sticks & Stones, le plus récent "special" enregistré par Dave Chappelle pour Netflix. Ça n'a, a priori, aucun rapport. Le roman date de 1967 et évoque les mésaventures de Ludvik Jahn, un militant communiste qui voit sa vie considérablement partir en saucisse suite à l'envoi d'une blague sur une carte postale: "l'optimisme est l'opium du genre humain! L'esprit sain pue la connerie! Vive Trotski!" Suite à cette petite plaisanterie, il se retrouve exclu du Parti, renvoyé de l'université et passe plusieurs années à la mine, littéralement. Ça ne rigole donc pas. C'est une évocation glaçante de la vie dans le bloc communiste des années 50/60. Disponible depuis fin août, Sticks & Stones est quant à lui un spectacle de stand-up ultra-contemporain où Dave Chappelle, superstar du genre, se moque du suicide d'Anthony Bourdain, des victimes de Michael Jackson, des transsexuels, de la crise des opioïdes, des tueries de masse, des LGBTQ+ et des indignés de réseaux sociaux. C'est un peu longuet, souvent lourdingue, plus rarement brillant, résolument trash et ça rigole malgré tout pas mal, du moins si on aime l'humour transgressif et potache comme il en a toujours existé, comme il s'en pratique tous les soirs dans tous les bars du monde. De l'humour tel qu'on se le partage aussi sur l'oreiller, en cuisine, dans les vestiaires, le temps de barbecues et de longs trajets sur autoroutes. De la vanne provoc, du chambrage cathartique, du pur "shit talking". Et pas grand-chose de plus. C'est bien pourquoi j'ai vraiment beaucoup de mal à comprendre pourquoi, sur les réseaux sociaux et dans certains médias, un nombre impressionnant d'intervenants a dépensé autant d'énergie à démonter ce spectacle qui ne respecte rien et surjoue le côté "rien à branler". Comme si ça ne se voyait pas de la Lune qu'il n'y a rien à prendre au sérieux dans cette heure de couillonnades. Comme si ces plaisanteries relevaient de crimes potentiels. Vice, par exemple, a noir sur blanc accusé le comédien de misogynie, d'"anti-wokeness", de transphobie, de racisme et de double victimisation. "Alors qu'il continue sur cette voie, attirant l'attention sur les pires aspects de son importante carrière, le prix le plus cher à payer pourrait consister à ce que sa propre influence se ternisse", conclut cet article qui ressemble bien plus à un délibéré judiciaire qu'à une critique. Alors, c'est vrai, Chappelle fait du victim blaming. Et alors? C'est offensant. Et alors? C'est un spectacle fainéant et irresponsable. Et alors? C'est (faussement) bête et (assez) méchant. Et alors? Il a été payé 20 millions de dollars pour une heure de blagues fastoches? Okay, oui. Là, on peut discuter. Un peu dans le vide, comme lorsque l'on parle des salaires de footeux et de Tom Cruise mais, ouais, on peut discuter. (Et alors?, répondit l'écho). Dans La Plaisanterie, le personnage de Ludvik Jahn se retrouve condamné par des gens avec qui il était ami, avec qui il avait jusque-là passé des années à plaisanter, qui semblaient donc comprendre non seulement son humour mais aussi le concept même d'humour en tant que nécessité sociale. La Plaisanterie raconte donc, entre autres choses, le moment où quelque chose d'anodin ne fait plus rire pour des motifs politiques, qu'un simple trublion se fait juger comme un traître à la cause. "Et toi, l'optimisme, qu'est-ce que tu en penses? demandèrent-ils. L'optimisme? Qu'est-ce que je dois en penser? Personnellement, tu te considères comme un optimiste?, me demandèrent-ils. Sans doute, dis-je timidement. Je blague volontiers, je suis quelqu'un de plutôt gai, notai-je pour essayer d'imprimer un tour plus léger à l'interrogatoire. Même un nihiliste peut être gai, observa l'un d'eux, il peut se gausser des gens qui souffrent. Et de poursuivre: un cynique peut aussi être gai! Tu crois qu'il est possible de construire un socialisme sans optimisme? demanda un autre. Non, dis-je. Alors toi, par conséquent, tu n'es pas partisan de l'édification du socialisme chez nous, déclara le troisième. Comment ça? protestai-je. Parce que, pour toi, l'optimisme est l'opium du genre humain, éclatèrent-ils. Quoi, l'opium du genre humain?, protestai-je encore. Pas d'échappatoire, tu as écrit ça! (...) Je serais curieux de savoir ce qu'en diraient nos ouvriers et nos travailleurs de choc qui dépassent les plans s'ils apprenaient que leur optimisme, c'est de l'opium, enchaîna aussitôt l'autre (...) Tu l'as bien écrit, oui ou non? Il se peut que j'aie écrit une chose pareille, à la rigolade, ça fait tout de même déjà deux mois, je ne m'en souviens plus. Nous pouvons te rafraîchir la mémoire, dirent-ils."J'écris moi-même cette chronique en plaisantant un peu, en grossissant le trait, en tous cas. Je ne pense pas vraiment que Vice et les gens sur Twitter soient comparables aux tribunaux populaires de la Tchécoslovaquie des années 50 évoqués par Kundera dans son roman. Pas encore, du moins. J'essaye de me persuader que ce ne sera jamais le cas. J'essaye de me persuader que ces billets d'humeur bien à la ramasse ont toujours existé, qu'ils ne sont là que pour produire des indignations de trois jours, des partages compulsifs, du simple clic; que le journalisme d'opinion a été hijacké par de simples activistes qui n'auront jamais le pouvoir d'envoyer qui que ce soit à la mine. J'essaye de continuer à simplement considérer comme "con" quelqu'un qui juge des spectacles d'humour d'une façon totalement dénuée d'humour, quelqu'un qui s'applique à lire du stand-up jonglant avec les degrés au travers de grilles de lectures basiques qui prennent tout ce qui se dit pour argent comptant. Citées et décontextualisées dans la presse et sur les réseaux sociaux, il est vrai que les blagues de Dave Chappelle ont simplement l'air offensantes, le genre de choses qu'on lit habituellement sur les comptes Twitter des mariolles d'extrême-droite. Mais quand on voit les mimiques de Dave Chappelle, sa façon de parler, l'ambiance dans la salle et la progression du spectacle, la perception de ce qu'il raconte change complètement. Une grosse vanne trash sur les transsexuels ne fait pas automatiquement de la personne qui la balance quelqu'un de transphobe. Ça en fait un bouffon, un provocateur, un malin qui joue au couillon, quelqu'un qui fait craquer le vernis de la bienséance parce que c'est son putain de job et que c'est une vieille recette pour provoquer l'hilarité. "Je serais curieux de savoir ce qu'en diraient nos ouvriers et nos travailleurs de choc qui dépassent les plans s'ils apprenaient que leur optimisme, c'est de l'opium", disait chez Kundera un membre du parti communiste. On peut updater ça aux Twitosses de 2019: "je serais curieux de savoir l'effet d'une blague sur le ressenti de quelqu'un qui la prendrait au premier degré". Oui, mais... Et alors? C'est dramatique de faire ça. C'est dangereux. Dès lors, j'ai beau me dire que j'exagère, que je fais ici moi-même un peu dans la provocation, j'ai quand même l'impression que ce n'est pas si farfelu que ça de craindre qu'en 2019, sur les réseaux sociaux et dans les médias, de plus en plus de monde juge l'humour exactement de la même façon que les commissaires du Parti le faisaient dans les pays du bloc communiste il y a plus d'un demi-siècle. Le vocabulaire a certes changé, moins ronflant, plus pop et moderne. Reste que Dave Chappelle, quand on gratte un peu, est donc bel et bien accusé d'être réactionnaire et subversif. Par un magazine du nom de Vice, jadis lui-même extrêmement outrancier et irresponsable et depuis considérablement piqué de vertu. Ça peut sembler ne pas pisser très loin. Mais tu parles d'une pente glissante.