"Nous sommes arrivés à un point de convergence entre fiction et réalité". Impossible, lorsque nous discutons avec l'universitaire et critique Iris Brey (1) de l'impact des écritures féminines sur les séries, de faire l'impasse sur l'affaire Weinstein et le phénomène #metoo, tant ils touchent au cinéma et à la télévision, et nous poussent à regarder autrement les oeuvres qui se sont emparées des questions de genre, de sexualité et de violences, de Handmaid's Tale à Big Little Lies en passant par la websérie belge La Théorie du Y. Cette année, la question "qui a le pouvoir et pour en faire quoi?" a permis une nouvelle lecture des séries produites, impulsées, écrites, jouées par des femmes. À l'ère des séries digitales, le champ des possibles peut s'ouvrir davantage encore à ces questions.
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"Nous sommes arrivés à un point de convergence entre fiction et réalité". Impossible, lorsque nous discutons avec l'universitaire et critique Iris Brey (1) de l'impact des écritures féminines sur les séries, de faire l'impasse sur l'affaire Weinstein et le phénomène #metoo, tant ils touchent au cinéma et à la télévision, et nous poussent à regarder autrement les oeuvres qui se sont emparées des questions de genre, de sexualité et de violences, de Handmaid's Tale à Big Little Lies en passant par la websérie belge La Théorie du Y. Cette année, la question "qui a le pouvoir et pour en faire quoi?" a permis une nouvelle lecture des séries produites, impulsées, écrites, jouées par des femmes. À l'ère des séries digitales, le champ des possibles peut s'ouvrir davantage encore à ces questions. Dans votre livre, Sex and the Series, vous écrivez que "la sexualité féminine est imbibée de violence". En dehors de Handmaid's Tale et Big Little Lies qui s'en sont clairement emparées, la fiction peine encore à aborder ce thème de front... Ça fait tellement partie de l'expérience féminine que lorsque des femmes l'écrivent ou la filment, ça ressort. Je veux dire par là que cette violence est montrée pour ce qu'elle est et non plus banalisée, intégrée. Une violence qui n'est pas filmée me heurte tout autant que celle qui est filmée. Du coup, c'est important de réfléchir à la manière de montrer cette violence sexuelle omniprésente, dans la vie comme dans nos représentations. Big Little Lies est parvenue brillamment à raconter la manière dont elle peut enfin sortir du non-dit, avec toutes les conséquences que ça implique. D'un autre côté, dans l'écriture de femmes telles que Phoebe Waller-Bridge (Fleabag) ou Jill Soloway (Transparent, I Love Dick), ne retrouve-t-on pas cet empowerment, cette affirmation de soi de personnages féminins qui assument leur sexualité, s'affranchissent peu à peu du besoin de se conformer au regard dominant? Oui, mais dans I Love Dick comme dans Fleabag, nous sommes face à des personnages féminins qui, pour s'affirmer, doivent passer à travers une violence verbale, physique ou esthétique. Fleabag, le personnage de Phoebe Waller-Bridge, a un côté auto-destructeur. Et quand elle nous regarde droit dans les yeux, il y a quelque chose de l'ordre de la violence, même si c'est jouissif. Toutes ces séries décrivent, dans la douleur, la condition des femmes avec un regard de femmes. Dans le cadre de Are You Series?, vous animez une table ronde autour des webséries et de l'écriture féminine. Loulou, La Théorie du Y ou Teen Spirit ont-elles plus de liberté pour aborder ces thématiques? Les webséries génèrent un vent de liberté et donnent la parole à des femmes plus jeunes, ouvrant de nouvelles perspectives. Loulou est très drôle et réussie, même si elle est moins politique que I Love Dick. L'âge de la créatrice détermine ce qui va être raconté et donne le ton d'une série. Ce qui est frappant, c'est que sur le Web, il y a davantage d'autobiographique. C'est réjouissant parce que ça signifie qu'il y a encore un filtre qui disparaît. C'est une nouvelle forme qui émerge? Quelle est sa réalité économique? Les études précises sur la question manquent. Aux USA, les séries Broad City et Insecure sont toutes les deux adaptées de webséries comiques féministes (Awkward Black Girl était le titre original de Insecure). Ça signifie qu'il faut passer par la télé pour que les producteurs ouvrent le tiroir-caisse. Ils n'ont pas encore assez confiance dans le format de découverte qu'est la websérie qui, en l'état, reste un tremplin. Pour Loulou, diffusée sur Arte, les créatrices ont dû trouver elles-mêmes le financement. Il faut s'acharner pour être entendues et faire reconnaître son talent. Il est pourtant intéressant de creuser la manière dont ces voix émergent, passent par l'auto-financement, développent de nouvelles écritures. L'invisibilité est encore de mise pour les séries qui déploient un point de vue féminin? Il est facile d'avoir l'impression que le ratio de femmes augmente parce qu'on en parle davantage, mais aussi parce qu'on part de très loin. En fait, les femmes restent minoritaires dans le processus de décision et les chambres d'écriture, surtout dans les grosses séries. Prenez Game of Thrones, l'une des séries les plus regardées ces dernières années: seuls quatre épisodes sur 73 ont été écrits par une femme. Et puis il y a l'énigme Insecure, restée sous le radar en France malgré ses qualités indéniables. J'ai eu l'impression, en la défendant, de prêcher dans le désert. Est-ce le sujet du racisme qui met mal à l'aise en France? Ou le fait qu'il soit mêlé à des questions féministes? Il y a un flou. Pourquoi la difficile condition des femmes racisées dans le monde occidental reste une des choses les plus compliquées à aborder? Il y a clairement un blocage. Big Little Lies a mis en évidence la violence masculine envers les femmes et les conséquences sur les normes sociales du silence qui l'entoure. C'est un sujet plus facile à faire passer? Au contraire, ce qui est intéressant avec Big Little Lies, c'est que personne ne voulait de cette histoire. Reese Witherspoon et Nicole Kidman ont dû batailler pour que la série voie le jour. Qu'un sujet comme celui-là ait eu autant de mal à être raconté montre à quel point la violence et le viol conjugaux sont extrêmement tabous. Cette série a voulu d'emblée, explicitement, mettre en scène le patriarcat, l'oppression et leurs conséquences. Avec, en ligne de mire, la personnification à l'écran de la notion de sororité, un truc impossible à faire piger en France. Big Little Lies affirme que cette sororité, cette cohésion entre les femmes, ce sentiment profond du groupe incarné, libérateur, existe. Plusieurs mois avant #balancetonporc, Céleste/Nicole Kidman et ses alliées ont mis littéralement le slogan en pratique. Et tout part du moment où l'héroïne met des mots sur ce qui lui arrive... Le parallèle avec #balancetonporc et #metoo est saisissant, car ça raconte la même chose: des voix de femmes s'unissent contre la violence. Avant que n'éclate l'affaire Weinstein, Big Little Lies a pu montrer comment créer un nouveau modèle sociétal qui refuse tout type de violence dirigée contre les femmes et comment elles peuvent, ensemble, montrer le chemin. Cette série a mis des mots là-dessus. Et mettre des mots, nommer, ça s'appelle la dénonciation, rien à voir avec cette délation que certains agitent. Que fait-on quand l'État de droit ou la justice ne fonctionnent pas, ne protègent pas? Quand nombre de femmes violentées ne portent pas plainte? La fiction a ceci de formidable qu'elle met en scène d'autres manières de trouver des formes de justice. À l'époque de l'affaire DSK, il y avait encore un vrai blocage. Mais là, on est dans quelque chose d'une tout autre ampleur et qui va prendre du temps. La libération de la parole s'accompagne d'une libération du regard: montrer les violences, montrer la sexualité réprimée, la sexualité heureuse des femmes, filmer les expériences féminines du point du vue féminin en inventant une nouvelle grammaire filmique, c'est ça qui nous fera avancer. En changeant nos représentations, on changera nos comportements. (1) Iris Brey, Sex and the Series. Sexualités féminines, une révolution télévisuelle, Soap Éditions, 2016.