Dans les industries hypersexualisées que sont le cinéma et la télévision, les femmes ont longtemps été soumises aux exigences de la libido masculine -définie d'un point de vue masculin- et de ses projections. C'est un diktat culturel qui s'infléchit peu à peu mais reste néanmoins dominant. Shonda Rhimes (Grey's Anatomy), Jill Soloway (I Love Dick, Transparent), Jenji Kohan (Orange Is the New Black), Lena Dunham (Girls), Phoebe Waller-Bridge (Fleabag, Killing Eve) comptent parmi les pionnières d'une écriture qui a intégré le point de vue féminin sur les plaisirs et les désirs des femmes, sur les formes multiples de leurs sexualités. Depuis, d'autres créateurs ont pris le train en marche, tels que David E. Kelley et Jean-Marc Vallée pour le très #balancetonporc Big Little Lies et, plus récemment, David Simon et George Pelecanos sur The Deuce, qui ont tâché de résoudre l'équation suivante: comment dénoncer l'exploitation sexuelle des femmes et la misogynie de l'industrie sans humilier les actrices? Et sortir de l'impasse en forme de triade femme offerte, femme surpuissante (et donc dangereuse pour l'homme), femme soumise.

Du male gaze...

Ces deux mots mis ensemble résument la manière dont toutes les formes de sexualités sont représentées sous un seul angle: le regard du mâle hétérosexuel. Dans les industries culturelles et surtout visuelles, le "male gaze" peut amener à justifier les relations sexuelles non consenties, l'exploitation, le viol. C'est ce qu'explique Iris Brey dans son ouvrage Sex and the Series, récemment réédité aux éditions de L'Olivier(1): "La sexualité féminine est imbibée de violence", nous disait-elle récemment, dans une fiction télévisée qui peine encore à aborder ce thème de front. "Le recours au viol est une arme narrative terrifiante mais banalisée, qui vise à anéantir la force qu'un personnage féminin peut avoir." Et ce n'est pas anodin de retrouver l'usage de ces viols dans des séries comme Game of Thrones ou The Americans. La soumission des femmes peut être physique ou psychique. Si elle ne se colore de sang ou de souffrance, elle prend les atours de l'hypersexualité: un corps parfait, des seins offerts, un vagin montré face à un pénis le plus souvent caché. Même vendu comme un empowerment féminin, la sexualité des femmes prisonnière du male gaze n'a pas pour public cible les femmes, mais l'homme hétérosexuel assis devant son écran.

...au female gaze

Selon Iris Brey, dès que l'on troque les perspectives, la représentations change: "Ça fait tellement partie de l'expérience féminine que lorsque des femmes l'écrivent ou le filment, ça ressort: la violence ou la réification sont alors montrées pour ce qu'elles sont et non plus banalisées, intégrées. Une violence qui n'est pas filmée me heurte tout autant que celle qui est filmée. Du coup, c'est important de réfléchir à la manière de montrer cette violence sexuelle omniprésente, dans la vie comme dans nos représentations. Représenter la sexualité féminine à travers un regard féminin, un "female gaze", c'est alors, sans doute le geste le plus politique actuellement à la télévision", poursuit-elle. " Faire en sorte que les femmes ne soient plus des objets, mais que leurs corps de femmes soient sujets, et permettent de voir l'acte sexuel à travers leur perception des choses. Bien plus que Sex and the City, créée par des hommes et qui montrait la sexualité sous un angle performatif, la série Girls de Lena Dunham nous a montré qu'il y a de la place pour des personnages de femmes qui parle sans ambages de vie sexuelle. Elle est particulièrement sincère dans la représentation de sa féminité. C'est tellement rare de ne pas se retrouver devant des personnages féminins formatés par les stéréotypes."

Du sexe réaliste?

Comment montrer du sexe dans un récit qui en requiert pour des questions narratives, sans sombrer dans ces travers? En demandant de l'aide aux premières personnes concernées, notamment les femmes. David Simon et George Pelecanos ont engagé une "intimacy coordinator", une "coordinatrice d'intimité", dont job consiste à donner du réalisme aux scènes de sexe et à les sortir des lieux communs (soumission, passivité/agressivité, homme-machine à plaisir, consentements pour la forme...) tout en préservant l'intégrité des actrices. Ex-cascadeuse, Alicia Rodis était au côté d'Emily Meade et Maggie Gyllenhaal lors des scènes de sexe -nombreuses et éprouvantes dans The Deuce, une série suintant l'exploitation et la misogynie- pour les protéger physiquement et psychiquement tout en assurant le réalisme des situations. Un job qui tend à se multiplier. Mais il n'y a pas que cela. La production a littéralement rempli sa writing rooms d'auteurs et d'observateurs d'origines et de backgrounds très divers: hommes, femmes, gays, lesbiennes, Blacks, queers, transgenres, travailleurs et travailleuses du sexe. Pelecanos en a donné les raisons aux magazine The Wrap: "David et moi savions qu'en tant que quadras blancs et hétéros, et malgré nos meilleures intentions, nous n'allions pas y arriver sans leur aide"... Arriver à quoi? À raconter l'Histoire de l'exploitation sexuelle des femmes, et de ce qui la sous-tend, sans en reproduire les codes et donc les imageries qui induiraient un effet contraire. Iris Brey nous le confirme: "La libération de la parole s'accompagne d'une libération du regard: montrer les violences, montrer la sexualité réprimée, la sexualité heureuse des femmes, filmer les expériences féminines du point du vue féminin et inventer une nouvelle grammaire filmique, c'est ça qui nous fera avancer. En changeant nos représentations, on changera nos comportements."

(1) Iris Brey, Sex & the Series, Éditions de l'Olivier, 2018 (2e édition).