Cela fait presque deux mois que je suis abonné à Netflix et j'en suis venu à me demander quel était le but de ses algorithmes? Selon un article du magazine Usbek & Rica, c'est tout simplement de me rendre accroc à une série Marvel: "L'utilisation des algorithmes permet à la fois de mieux connaître ses clients, mais aussi de rendre leur plateforme addictive, voire d'influencer les goûts des internautes. Étrangement, comme l'avait déjà remarqué Mashable, la plateforme fait presque toujours en sorte de mener progressivement ses abonnés à consommer une série Marvel, donc une création originale de Netflix, les deux sociétés ayant conclu un deal historique fin 2013. Même si vous détestez les comics, vous finirez peut-être par découvrir l'histoire de l'un de ces super-héros." Mouais. Voilà qui me rendrait Netflix aussi sympathique qu'un témoin de Jéhovah me sortant du lit tous les dimanches matins pour tenter de me vendre la Parole de Notre Seigneur. Ce que la plateforme n'a en fait pas l'air de vouloir faire, ma page d'accueil Netflix étant plutôt blindée de propositions de spectacles de stand-ups, de films fantastiques et de séries de science-fiction. Qui sont effectivement des productions propres mais sans super-héros, donc. Il faut dire que j'ai pris un certain plaisir à décocher tout ce qui s'apparente de près ou de loin à un crétin en cape du catalogue et que j'ai aussi pris le soin...

Cela fait presque deux mois que je suis abonné à Netflix et j'en suis venu à me demander quel était le but de ses algorithmes? Selon un article du magazine Usbek & Rica, c'est tout simplement de me rendre accroc à une série Marvel: "L'utilisation des algorithmes permet à la fois de mieux connaître ses clients, mais aussi de rendre leur plateforme addictive, voire d'influencer les goûts des internautes. Étrangement, comme l'avait déjà remarqué Mashable, la plateforme fait presque toujours en sorte de mener progressivement ses abonnés à consommer une série Marvel, donc une création originale de Netflix, les deux sociétés ayant conclu un deal historique fin 2013. Même si vous détestez les comics, vous finirez peut-être par découvrir l'histoire de l'un de ces super-héros." Mouais. Voilà qui me rendrait Netflix aussi sympathique qu'un témoin de Jéhovah me sortant du lit tous les dimanches matins pour tenter de me vendre la Parole de Notre Seigneur. Ce que la plateforme n'a en fait pas l'air de vouloir faire, ma page d'accueil Netflix étant plutôt blindée de propositions de spectacles de stand-ups, de films fantastiques et de séries de science-fiction. Qui sont effectivement des productions propres mais sans super-héros, donc. Il faut dire que j'ai pris un certain plaisir à décocher tout ce qui s'apparente de près ou de loin à un crétin en cape du catalogue et que j'ai aussi pris le soin de soigneusement remplir "ma liste" de classiques bien propres sur eux et de films de "qualité-concours basés sur de la littérature contemporaine". Bref, je me suis ingénié à me présenter comme un client difficile.Alors bien sûr, quand je vois ce que Netflix essaye de me faire gober, je me sens en fait comme dans un snack où, après m'être annoncé vegan et intolérant au gluten, on me servirait une grosse tartine d'américain préparé avec des frites refoulant le blanc-de-boeuf. Ce que je dois bien admettre avoir cherché, "la machine" ayant peut-être en fait tout simplement estimé j'ai beau me la péter cinéphile avec mes petits pouces levés pour The Darjeeling Limited, Vertigo, Midnight Cowboy et Catch Me If You Can, ce que je veux vraiment, ce que j'aime vraiment, c'est du fantastique bien bourrin et de la SF à trois neurones. Les premiers jours sur Netflix, j'ai en effet tenu mon rôle de pète-sec et principalement regardé quelques très bons documentaires: celui sur la scientologie, celui sur Joan Didion, celui sur Roger Stone... Après, ça a été Black Mirror et puis les spectacles de Bill Burr, de Dave Chappelle et de Joe Rogan. Un truc d'après Stephen King aussi, avec des rats et une ambiance de daube, pas vraiment bon mais assez dégueulasse. Super Dark Times, même chose: pas vraiment bon mais une bonne petite ambiance de merde, violente et morbide, fort plaisante donc. C'est ensuite que ça a été la dégringolade. D'abord Bright, ce gros remake mongolo d'Alien Nation mais avec des orques et des elfes à la place des aliens et Will Smith à la place de James Caan. Cloverfield Paradox aussi, ce remake Bisounours du salace Event Horizon. Altered Carbon, une série mal jouée, mal écrite, mal foutue, où un sosie de Rocco Siffredi s'imagine dans Blade Runner et où un robot Edgar Alan Poe dégomme des maffieux au shotgun, tout cela au milieu de pas mal de bites et de nichons, à la HBO. Pire encore: The Ritual, film d'horreur débilosse où des touristes anglais se font courser par un mélange de cerf géant et d'arbre qui grogne dans les majestueuses forêts de Suède. C'est tout nul mais les paysages sont fort jolis, ce qui m'a donné envie d'aller en Suède, même si c'est tourné en Roumanie. Est-ce que Netflix a réussi à influencer mes goûts? Est-ce que Netflix a réussi à me rendre accroc? Non. Netflix a surtout réussi à me rendre complètement fainéant. J'ai une liste de pas loin de 100 films que j'ai vraiment envie de voir mais il faut les traquer, chipoter, aller les choper dans les derniers vidéoclubs encore ouverts ou à la Cinematek. Certains sont un peu compliqués, pas vraiment sympas, certainement pas distrayants. Certains sont sur YouTube, gratuits, disponibles, mais sans sous-titres compréhensibles. Bref, ça demande un poil d'investissement, tout ça, alors que Netflix, pas. Netflix n'est pas le futur, c'est juste une énième chaîne de téloche devant laquelle se poser en caleçon avec des chips, qui donne une fausse impression de contrôle et de choix, mais ne fait jamais que voler du temps de cerveau comme toutes les autres. Son but n'est pas de faire découvrir du cinéma oublié, comme Filmstruck ou la plateforme du British Film Institute, son but est de faire en sorte que l'abonné ne se désabonne jamais. Pour ça, on lui propose des séries à bingewatcher, des nanars présentés comme des évènements, des productions Sundance pour se donner un genre... À chaque utilisation, le logiciel est censé évoluer et devenir plus intelligent, cerner les goûts avec davantage de pertinence. Mais que cela soit vrai ou du flan n'a au fond aucune importance. Parce que je pourrais très bien rester abonné des années à Netflix, cette télédistribution à chaîne unique, par pure fainéantise, parce que c'est pas cher et que "ça peut toujours servir". On peut trouver des dizaines d'articles sur le grand secret industriel que sont les algorithmes de Netflix mais ce n'est là que du démontage d'horloge. Ce qui est plus pertinent, c'est d'essayer de prévoir, cerner et peut-être même tenter de contrer l'influence que cet acteur médiatique déjà énorme peut ou pourrait avoir sur la culture de façon plus globale. Dès que passée sur Netflix, Black Mirror, série anglaise assez morbide, est ainsi devenue une série américano-anglaise un peu plus légère, qui affole à chaque livraison les ados et laisse de plus en plus de marbre les adultes. Bright et The Cloverfield Paradox n'avaient, semble-t-il, pas la moindre chance au box-office classique s'ils étaient sortis en salles et sont pourtant considérés comme des succès par Netflix. Le documentaire sur Joan Didion a visiblement donné à Harper & Collins l'idée de rééditer Sloughing Towards Bethlehem et The White Album, ses meilleurs livres, pourtant longtemps introuvables. Bref, c'est pour le moment le far-west, la jungle: Netflix tire dans tous les sens et de cette politique découle autant le meilleur que la daube. Mais le jour où se met en place une véritable ligne éditoriale, il se passe quoi? Que Netflix ait de moi l'image d'un ado quasi-goth qui regarde des films d'horreur idiots et violents à l'heure des gueules de bois et des spectacles de comiques américains détestés par la gauche démocrate le reste du temps malgré son attente d'un cinéma de genre de qualité et des tendances politiques plutôt pépères peut-il influencer les projets que la boîte va financer? Tiennent-ils compte de la possibilité que les profils soient biaisés par la pure fainéantise de ses utilisateurs? Enfin, le plus important: maintenant que l'argent y est, serait-il possible d'arrêter de sous-traiter les sous-titres par des vaches espagnoles?