On fera les comptes d'ici à quelques mois. Ou quelques années plutôt. Si la pandémie, désastre humain avant tout, a méchamment amputé l'activité économique, elle a aussi dopé les chiffres de quelques entreprises. C'est le cas de Netflix, le leader et géant du streaming vidéo par abonnement. De janvier à mars, la plateforme américaine a séduit 15,8 millions de nouveaux abonnés payants, contre 9,6 millions sur la même période en 2019. Elle compte désormais 183 millions de fidèles, selon son dernier communiqué de résultats. "Il est certain que les gens regardent beaucoup plus Netflix, a reconnu Ted Sarandos, son directeur des contenus, sur la chaîne américaine CNN. Nous sommes fiers d'essayer de rendre cette expérience de rester chez soi un peu plus supportable. Un peu plus agréable, même."
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On fera les comptes d'ici à quelques mois. Ou quelques années plutôt. Si la pandémie, désastre humain avant tout, a méchamment amputé l'activité économique, elle a aussi dopé les chiffres de quelques entreprises. C'est le cas de Netflix, le leader et géant du streaming vidéo par abonnement. De janvier à mars, la plateforme américaine a séduit 15,8 millions de nouveaux abonnés payants, contre 9,6 millions sur la même période en 2019. Elle compte désormais 183 millions de fidèles, selon son dernier communiqué de résultats. "Il est certain que les gens regardent beaucoup plus Netflix, a reconnu Ted Sarandos, son directeur des contenus, sur la chaîne américaine CNN. Nous sommes fiers d'essayer de rendre cette expérience de rester chez soi un peu plus supportable. Un peu plus agréable, même." Pour ce faire, Netflix a dégainé quelques grosses cartouches. Il a lâché Tiger King (Au royaume des fauves), une série documentaire sur l'élevage de félins aux Etats-Unis. Le combat dans l'Amérique white trash entre le proprio givré d'un parc à tigres et une défenseuse de la cause animale à la tête d'un refuge hyperlucratif. Dans un autre genre, la chaîne a balancé Unorthodox, une étonnante fiction en quatre épisodes sur les juifs hassidiques de Brooklyn retraçant l'histoire vraie d'une jeune femme ayant décidé de rompre avec sa communauté ultraorthodoxe... Il a aussi accéléré certaines sorties comme celle de The Last Dance, l'épopée en dix actes de Michael Jordan et de ses Chicago Bulls. "Le fait qu'on soit tous à la maison et que les jeunes n'aillent plus en cours a augmenté l'utilisation de la plateforme mais je n'ai pas l'impression que Netflix ait monté une programmation spéciale Covid-19, commente Benjamin Campion, professeur de cinéma à l'université de Montpellier, qui tient aussi le blog Des séries... et des hommes de Libération. Il n'y a pas eu de grands bouleversements dans son offre. Juste un peu d'opportunisme. The Last Dance, par exemple, comble le déficit de sport et une minisérie documentaire sur le coronavirus vient de sortir... Mais le modèle de Netflix fait que la plateforme était préparée. Prête à répondre à une demande forte. Son catalogue est sans cesse renouvelé avec beaucoup de propositions de séries, de films, de docus. Cette offre pléthorique correspond complètement au besoin de combler l'attente dans l'époque qu'on traverse." "La crise a eu trois effets majeurs sur nos performances financières, affirmait Netflix, le 21 avril, dans une lettre adressée à ses actionnaires. La croissance de notre nombre de membres s'est accélérée avec le confinement à la maison. Nos revenus internationaux seront moins élevés que prévu à la suite de la nette hausse du dollar. Et compte tenu de l'arrêt de la production, certaines dépenses sur le contenu et certaines sorties seront reportées. Généralement de trois mois." Chez Netflix, si quelques programmes d'avril et de mai n'ont pu être doublés en italien et dans plusieurs autres langues à cause du confinement, la postproduction a pu être gérée à distance sur plus de 200 projets et les auteurs comme les équipes d'animation fonctionnent en télétravail. Compte tenu des lockdowns gouvernementaux et des recommandations faites par les officiels de la santé, tous les tournages ont en revanche été arrêtés. A l'exception de ceux en Islande et en Corée. Les effets seront dévastateurs dans l'industrie de la télévision et du film. "Personne ne sait combien de temps va s'écouler avant qu'on puisse reprendre en toute sécurité la production physique et, une fois qu'on le pourra, quels voyages internationaux seront autorisés et comment tourneront les négociations en divers domaines (talents, plateaux, postproduction, etc.)." Netflix a, on n'en doute pas, encore du pétrole dans ses pipelines. Des programmes terminés, prêts au lancement ou en postproduction quand les tournages ont été mis en suspens. "Le géant du streaming a définitivement de quoi voir venir, confirme Benjamin Campion. Apparemment, il aurait des réserves pour tenir jusqu'à la fin de l'année. Netflix a lancé tellement de productions à travers le monde que, forcément, il a du stock. Il sera beaucoup moins vite à sec que des chaînes de France Télévisions ou Canal +." Il devra par contre, pour maintenir le cap, retrouver son rythme de croisière en matière de création. Apple TV + et Disney + sont arrivés à l'automne. HBO Max et Peacock leur emboîtent le pas. La concurrence s'annonce rude. La souris aux grandes oreilles se targue d'ailleurs de 50 millions d'abonnés dans le monde cinq mois après son lancement aux Etats-Unis et deux semaines après son arrivée en Europe. Les programmes originaux ont pris de l'importance sur Netflix et la plateforme entendait déjà enfoncer le clou. Ses fournisseurs étant en train de devenir ses rivaux, ils seront de moins en moins enclins à lui vendre des contenus. "Avec la profusion et le prix attractif, les abonnés s'y retrouvent, note Benjamin Campion. Netflix propose un catalogue très varié en genres. Il cherche cependant à satisfaire une demande. Habitue ses consommateurs à certains types de programmes. Un formatage, je le constate quotidiennement, s'installe. Dès qu'on cherche des séries plus pointues qui ont une couleur locale un peu plus forte, comme on peut parfois en trouver sur Arte, ça devient compliqué. En France, Netflix vient d'acquérir les droits de diffusion de douze Truffaut et d'autres classiques. Mettre en ligne des films de la Nouvelle Vague, c'est une manière de briser cette image de média grand public qui n'a pas de cinéma d'auteur. Le grand art serait plutôt de proposer des créations fortes et d'y faire adhérer un public le plus large possible." Le coronavirus laissera-t-il derrière lui un monde de binge watchers? "L'appellation est déjà à la base problématique pour moi, avoue le sociologue et chercheur à l'université de Grenoble Clément Combes. Elle est associée au binge drinking. Au fait de boire trop et trop rapidement. Mais on n'a pas ce type de vocabulaire pour la lecture. Ça dit quelque chose de notre rapport aux genres et à leur légitimité. On peut passer notre journée à lire, on ne dira pas qu'on se gave. Parce qu'on est dans une pratique peut-être un peu plus digne. Ces dernières années, le regard qu'on porte sur les séries a évolué mais il reste, dans cette notion, l'idée de quelque chose de nocif. Des gens concèdent que le visionnage intensif leur procure parfois un peu de souffrance. Reconnaissent des difficultés à sortir, un sentiment d'addiction. Mais ça reste marginal et à rattacher à des contextes de vie par ailleurs problématiques." Netflix a très vite compris l'enjeu autour des ces modes de consommation accélérés. "Les gens ont envie de se faire des séances marathon, relève Clément Combes. De s'immerger. Et Netflix a très tôt élaboré sa politique éditoriale autour de ce phénomène. Elle livre ses séries par saison entière. Généralement le vendredi soir, en amont du week-end. Elle mise sur ce plaisir du visionnage un peu intensif. Mais les gens ont une vie à côté. Des enfants, un travail... Le temps n'est pas extensible. L'enjeu, pour une partie de la population, c'est justement d'en dégager. D'où la progression de Netflix pendant le confinement à l'échelle internationale." Le leader du streaming table sur 7,5 millions de clients supplémentaires pour le deuxième trimestre mais précise qu'il ne s'agit que d'une hypothèse. Il qualifie le boom de temporaire et le lie aux mesures de distanciation sociale prises pour enrayer la propagation du Covid-19. Il ne sait ni quand les gens pourront renouer avec leur vie sociale, ni à quel point ils feront un break avec la télévision après le lockdown. "Netflix est un outil très performant et pas cher, conclut Benjamin Campion. Je ne suis pas persuadé que les gens résilieront leur abonnement. C'est une petite ligne sur un budget mensuel. Mais il faut des contrepositions pour que l'offre ne soit pas trop monopolistique. Que d'autres plateformes et chaînes amènent des alternatives attractives. Cette crise est un révélateur politique, un révélateur de société, de modèle économique. Mais c'est aussi un révélateur pour l'audiovisuel."