Il y a dans Bandersnatch, l'épisode interactif de la série Black Mirror sorti sur Netflix en décembre dernier, deux scènes où il est loisible au spectateur de choisir la musique qu'écoute le personnage de Stefan. D'abord, c'est juste une affaire de choix de cassette à caler dans son walkman. On a le choix entre Hold Me Now des Thompson Twins et Here Comes The Rain Again de Eurythmics. Quelle que soit la chanson pour laquelle vous optez, ça n'a pas d'incidence sur le reste de l'épisode. Plus tard, au moment de décider quel album de musique électronique planante faire acheter à Stefan -Phaedra de Tangerine Dream ou The Bermuda Triangle de Tomita-, votre choix sera en revanche davantage déterminant sur la suite. Ces choix ne sont toutefois à chaque coup que des choix binaires, prédéterminés par la production. C'est normal: Thompson Twins, Eurythmics, Tangerine Dream et Tomita répondent à une exigence du scénario. Stefan est en effet un garçon très influençable. Il écoute d'abord la pop du jour (nous sommes en 1984), avant d'opter pour des disques plus aventureux et geeky recommandés par Colin, quelqu'un qu'il admire et qui l'intimide. Oui, mais revenons à la scène du walkman, qui intéresserait déjà beaucoup certains gros malins de l'industrie du disque si on en croit la presse spécialisée. Comme ça n'a aucune incidence sur l'histoire, pourquoi avoir seulement laissé le choix entre deux chansons, se demanderaient ainsi les margoulins du secteur? Pourquoi seulement Thompson Twins et Eurythmics et pas Thompson Twins, Eurythmics, Paul Young, China Crisis, Bronski...

Il y a dans Bandersnatch, l'épisode interactif de la série Black Mirror sorti sur Netflix en décembre dernier, deux scènes où il est loisible au spectateur de choisir la musique qu'écoute le personnage de Stefan. D'abord, c'est juste une affaire de choix de cassette à caler dans son walkman. On a le choix entre Hold Me Now des Thompson Twins et Here Comes The Rain Again de Eurythmics. Quelle que soit la chanson pour laquelle vous optez, ça n'a pas d'incidence sur le reste de l'épisode. Plus tard, au moment de décider quel album de musique électronique planante faire acheter à Stefan -Phaedra de Tangerine Dream ou The Bermuda Triangle de Tomita-, votre choix sera en revanche davantage déterminant sur la suite. Ces choix ne sont toutefois à chaque coup que des choix binaires, prédéterminés par la production. C'est normal: Thompson Twins, Eurythmics, Tangerine Dream et Tomita répondent à une exigence du scénario. Stefan est en effet un garçon très influençable. Il écoute d'abord la pop du jour (nous sommes en 1984), avant d'opter pour des disques plus aventureux et geeky recommandés par Colin, quelqu'un qu'il admire et qui l'intimide. Oui, mais revenons à la scène du walkman, qui intéresserait déjà beaucoup certains gros malins de l'industrie du disque si on en croit la presse spécialisée. Comme ça n'a aucune incidence sur l'histoire, pourquoi avoir seulement laissé le choix entre deux chansons, se demanderaient ainsi les margoulins du secteur? Pourquoi seulement Thompson Twins et Eurythmics et pas Thompson Twins, Eurythmics, Paul Young, China Crisis, Bronski Beat, Duran Duran, Nik Kershaw et Laura Branigan? Pourquoi pas l'entièreté du catalogue Now That's What I Call Music?C'est qu'un morceau de musique accompagnant une scène marquante de cinéma ou de série peut rapporter gros. Pensez à Tarantino qui a relancé quelques carrières de vieux surf-rockeurs et de funksters des seventies. Pensez aux BO de Breaking Bad et des Sopranos et au beurre que ça a pu mettre dans les épinards des Timber Timbre et autres Tindersticks. La musique alliée à l'image est un très bon placement de produit. Lorsque j'ai regardé Bandersnatch et choisi les Thompson Twins, ça m'a amusé de réentendre ces vieux plumeaux inconséquents mais lorsque j'ai revu Bandersnatch en optant cette fois pour Eurythmics, j'ai trouvé Here Comes The Rain Again vraiment formidable. Dans la foulée, je me suis souvenu d'autres morceaux assez fantastiques de ce groupe. J'ai réécouté Eurythmics sur YouTube et j'ai trouvé ça drôlement bon, un groupe à impérativement réévaluer. Bref, m'est venue l'impulsion d'achat pour au moins trois albums de Eurythmics. Ce qui ne me serait jamais passé par la tête si je n'avais pas un peu chipoté Bandersnatch. Autrement dit, le type de l'industrie du disque qui a réussi à vendre Here Comes The Rain Again à la production de Black Mirror a parfaitement réussi son coup. Et il en a vraisemblablement d'autres dans la manche. Dans les années qui viennent, il est en effet prévu que les films interactifs deviennent une véritable niche. Il y aura donc forcément d'autres scènes où le héros écoute de la musique et si ça n'a aucune incidence sur la suite de l'expérience, pourquoi dès lors limiter le choix à deux morceaux? Pourquoi ne pas s'ouvrir à des partenariats avec des labels, leur permettre de la pub pour quelques nouveautés? Imaginons encore une scène de discothèque où le jeune flic vient confronter le dealer russe. Certaines personnes n'aiment pas la techno, d'autres détestent le rap. Pourquoi dès lors leur infliger de la techno ou du rap dans cette scène? Pourquoi ne pas leur laisser le choix entre dix morceaux ou quinze morceaux ou vingt morceaux de musiques tout à fait différentes, au meilleur goût de chacun? À juste titre, certains rappellent qu'un film interactif descend autant du cinéma que du jeu vidéo. Or, dans une franchise ludique comme Grand Theft Auto, le joueur a le choix entre différentes radios thématiques pour accompagner son aventure. Il peut se cantonner à son style musical de prédilection, passer d'une sélection à l'autre, écouter des talk-shows et même opter pour le silence. Le choix semble infini. C'est une fausse impression mais elle n'empêche pas GTA V, à lui seul, de compter 240 chansons, ce qui est un stock énorme. Et tout comme au cinéma ou devant une série, ces chansons peuvent drôlement marquer. Ayant jadis pas mal joué à GTA, j'ai ainsi quelques souvenirs durables de meurtres crapuleux et de spectaculaires gamelles sur The Gap Band et The Gaslamp Killer. Et puis, tout comme quasi personne ne connaissait Urge Overkill avant Pulp Fiction, qui donc avait déjà entendu All My Ex's Live in Texas de Georges Strait, un morceau aujourd'hui totalement culte, avant de jouer à GTA? C'est que le petit commerce n'empêche pas la réelle découverte, encore moins le choix plus malicieux que strictement mercantile. Bien entendu, tout cela n'est pas sans poser quelques problèmes artistiques et même éthiques. Est-ce vraiment au spectateur d'un film de décider si la musique accompagnant une scène doit être poignante ou légère? Est-ce vraiment une bonne chose que dans ce futur éventuel, un spectateur fan inconditionnel de hip-hop pourrait choisir la sécurité d'une BO 100% hip-hop le temps de son polar interactif plutôt que de se voir sortir de sa zone de confort par une BO imposée par la production? Et où va-t-on si la direction artistique est laissée aux algorithmes et que l'on vous impose Thompson Twins parce que vous avez regardé un documentaire sur Bananarama, par exemple, et ratez dès lors votre retour de flamme pour Eurythmics? D'un point de vue plus philosophique, la BO sur mesure n'est-elle d'ailleurs pas un poil too much alors que le narcissisme et le nombrilisme induits par les réseaux sociaux sont désormais indiscutablement reconnus comme immensément problématiques? Ne zappons pas non plus le fait que cette possibilité de placer beaucoup plus de morceaux dans des films interactifs que sur une production normale questionne également le modèle économique. Aux États-Unis, il en coûte ainsi entre 20.000 et 45.000 dollars pour placer un morceau sur une BO. Mais imaginons, en gardant toujours en tête l'exemple de Bandersnatch, que la production en vienne à prouver, chiffres à l'appui, que les Thompson Twins ont été beaucoup plus choisis par les spectateurs que la chanson de Eurythmics. Et, dès lors, de commencer à chicaner les tarifs au détriment des artistes. Pour reprendre un ancien slogan de Black Mirror, ce futur de "dans dix minutes si nous sommes inattentifs" peut sembler un peu délirant. Or, comme l'explique très bien cet article de The Verge, si Bandersnatch reste pour l'instant perçu comme un épisode historique et expérimental d'une série de science-fiction horrifique considérée comme très indépendante d'esprit, c'est aussi le prototype d'un puissant outil marketing futuriste permis par Netflix et la filiale d'Endemol (oui, ceux du Loft!) qui produit toujours Black Mirror. Durant l'épisode, vous tuez votre père ou non, vous faites du karaté avec votre psy ou non et vous vous jetez d'un balcon ou non mais vous choisissez aussi des produits, en l'occurrence des céréales et des disques. Des infos qui n'ont donc aucune incidence sur l'histoire mais des infos qui sont désormais aux mains de Netflix et autres requins affiliés et personne ne sait ce qu'elle pourrait bien en faire et si cela annonce une façon plus pernicieuse encore de bientôt récolter et vendre de l'info personnelle que sur Facebook. Encore que si la plateforme m'annonce soudainement un nouveau film avec Annie Lennox qui ouvre à Londres un bar de céréales sponsorisé par Frosties, j'aurais bien ma petite idée de réponse...