Et pourtant, au-delà d'une célébration du Moyen Âge dont ils portent chacun la griffe, ces deux faits marquants de l'actualité récente ont en commun leur retentissement planétaire. Avec des chiffres qui donnent le tournis: plus de 17 millions de téléspectateurs légaux (suivis de près par 55 millions de visionnages pirates) après seulement 24 heures pour le premier épisode de la saison 8 de la saga homérique, un carton pour les émissions spéciales des JT de France et de Navarre (jusqu' à 8,1 millions de personnes postées devant l'âtre de leur écran rien que sur TF1) suivant minute par minute l'évolution du brasier, sans même parler de l'ébullition sur les réseaux sociaux ni des manchettes photocopiées des journaux du monde entier le lendemain du sinistre.

Logique dans le premier cas vu le brassage de thèmes en résonance avec notre époque s'invitant sur les terres de Westeros et Essos (crise de légitimité du politique, écologie, migration...), le tout servi dans un emballage fantasy crépusculaire qui a le vent en poupe. Logique aussi dans le second cas, à la fois parce que la culture, pop et classique, a abondamment cité l'édifice pour que tout le monde se sente ébranlé, comme un souvenir de jeunesse brutalement piétiné, et parce que chacun a vu dans ce bûcher télégénique le symbole d'un monde, le nôtre, qui brûle, s'effondre et part en fumée. Une sorte de présage funeste grandiose qui tétanise et sidère en même temps.

L'attention est de plus en plus émiettée. GoT et Notre-Dame sont les arbres qui cachent le désert.

Cette force d'attraction que l'on retrouve des deux côtés est d'autant plus exceptionnelle qu'elle devient rare. La tendance de fond est en effet à la segmentation frénétique des expériences. Nous partageons de moins en moins collectivement les mêmes émotions, repliés sur nos îlots façonnés au gré de nos affinités électives et du bon vouloir des algorithmes. Et quand nous sommes attirés par les mêmes étoiles, c'est souvent avec un décalage dans le temps.

Le monde se vit désormais à la carte et à son rythme. C'est flagrant dans le secteur culturel. La temporalité des sorties ciné ou musique par exemple a explosé en même temps que de nouveaux canaux numériques (plateformes de streaming, VOD, etc.) ont pris le pouvoir. Résultat: on a gagné la liberté de pouvoir piocher dans la corne d'abondance à toute heure du jour et de la nuit, mais on a aussi perdu au passage le sens de la communion autour d'un moment rendu un peu magique justement parce qu'il est "consommé" minute par le plus grand nombre.

Seuls quelques grands rendez-vous parviennent encore à capter massivement et en direct l'attention du public. Comme les JO, les coupes du monde de foot ou les râles de quelques stars planétaires de la chanson. Les drames aussi fédèrent, mais en capitalisant sur la peur. Pour le reste, l'attention est de plus en plus émiettée. GoT et Notre-Dame sont donc les arbres qui cachent le désert. Avec le risque à terme que nous ne manquions d'oxygène culturel commun pour constituer une communauté et partager avec le voisin non pas les mêmes opinions mais un système de valeurs, de références morales. Il restera certes toujours la possibilité de parler de la pluie et du beau temps. Mais on a rarement bâti une civilisation sur la météo du jour...

PS: M-D.R. Ces trois lettres, les lecteurs de nos pages Livres étaient habitués à les voir depuis des années sous des chroniques galvanisées par la passion pour les littératures d'ici et d'ailleurs. La belle personne qui se cachait derrière ces initiales nous a quittés bien trop tôt. Mais en laissant à ses proches des souvenirs tendres avec lesquels éponger un peu leur immense tristesse. Je ne t'oublierai pas M-D.R., que j'ai eu la chance de côtoyer pendant 49 ans.