C'est pourtant loin d'être le seul registre où le persiflage est désormais de rigueur. En même temps qu'il s'est dilaté, l'humour s'est trouvé de nouveaux territoires à explorer. Il y a 30 ans, le choix se limitait à quelques autoroutes zygomatiques: populo-libertaire avec Coluche, sémantico-poétique avec Raymond Devos, absurdo-macabre avec Pierre Desproges et, pour les soirs de très grande fatigue, parodico-graveleux avec Stéphane Collaro et sa bande du Bébête show. à la périphérie, on pouvait aussi se rassasier de non sens avec les Snuls ou directement à la source, chez les Monty Python. Aujourd'hui, la cartographie du rire emprunte également les routes sociologiques secondaires, chaque communauté, ethnique ou sexuelle, ayant son VRP de l'humour attitré.

Les comiques ont pris le pouvoir. Sur scène, à la télé, sur Netflix, en radio, ils sont partout.

Depuis que Canal+ a importé la culture du sarcasme des late shows américains -façonnant le fameux "esprit Canal"-, l'humour vache est devenu l'un des ingrédients principaux de la pop culture. Deux robinets à vannes donnent le ton de nos jours: l'un beauf-trash, incarné par Cyril Hanouna et son Touche pas à mon poste! sur C8, l'autre bobo-décalé concocté par Yann Barthès, MC de Quotidien sur TMC, grande kermesse de la vanne branchée et cool. On y rit de tout, de tout le monde, pourvu que ce soit en mode dérision, et tant pis si au passage on remet une pièce dans le juke-box des gros clichés. Quand Quotidien vient promener son micro chez nous, ce qu'il fait souvent, c'est forcément pour épingler nos pitreries, notre décontraction et notre solide descente. C'est sûr que ça passe mieux que les blagues belges de Coluche mais sur le fond, est-ce fort différent?

Autre élément qui a contribué à répandre à tous les étages ce gaz hilarant: la féminisation. Longtemps chasse gardée des hommes, à quelques exceptions près comme Muriel Robin, l'entrée des artistes n'est plus réservée aux seuls mâles. Florence Foresti a ouvert une large brèche en décortiquant ses névroses, la génération suivante des Blanche Gardin et des Doully s'y est engouffrée avec une franchise souvent jubilatoire, fédérant dans son sillage un nouveau public adepte d'humour noir décomplexé.

Cette extension du domaine de la plaisanterie ne fait pourtant plus se bidonner tout le monde. Les signes d'agacement se multiplient. Kody s'est fait allumer après la cérémonie des Magritte pour ses boutades parfois faciles, notamment par Joachim Lafosse, le réalisateur fustigeant dans une carte blanche l'entre-soi d'un milieu qui se complaît dans l'auto-dénigrement. "Notre art vaut mieux que ce marketing vulgaire et des blagues sans finesse", écrit-il. Même tarif pour Ricky Gervais, dont les piques adressées aux amateurs de "chair fraîche", dont DiCaprio, ont suscité grincements de dents et malaise lors des Golden Globes.

Un torrent général de vacheries dénoncé également par Frédéric Beigbeder dans son nouveau roman, L'homme qui pleure de rire (Grasset). Un examen de conscience autant qu'un portrait lucide de l'époque, l'auteur de 99 francs y dézinguant la dictature actuelle de la dérision. Tout le monde y va de sa petite blague, du chauffeur de taxi au présentateur de JT en passant par le gagman des réseaux sociaux. Le sérieux est proscrit. Tout doit être désopilant. Et tant pis si l'infotainment sert à pallier l'absence d'idées et de solutions pour sauver la démocratie. Et tant pis si la grande poilade porte au pouvoir de dangereux rigolos, comme en Italie, en Slovénie ou aux États-Unis. "Le bouffon du roi, c'est sain; le bouffon qui devient le roi, c'est un nouveau système: le comico-populisme", s'inquiète Octave Parango, l'alter ego fictif de Beigbeder.

Au fond, de quoi le rire est-il le masque grimaçant? Du vide, tout simplement. La justification que l'époque est sombre et que par conséquent "ça fait du bien de rire" ne tient pas la route. Et détourne sa fonction première, qui n'est pas d'être fabriqué au kilomètre mais bien de jaillir du néant, accident perturbateur du réel comme disait Henri Bergson. À l'humour cynique et manufacturé, on préférera celui, désespéré, funambule, maladroit, spontané, sincère, qui nous libère de notre condition humaine plutôt que de nous y enfermer.

C'est pourtant loin d'être le seul registre où le persiflage est désormais de rigueur. En même temps qu'il s'est dilaté, l'humour s'est trouvé de nouveaux territoires à explorer. Il y a 30 ans, le choix se limitait à quelques autoroutes zygomatiques: populo-libertaire avec Coluche, sémantico-poétique avec Raymond Devos, absurdo-macabre avec Pierre Desproges et, pour les soirs de très grande fatigue, parodico-graveleux avec Stéphane Collaro et sa bande du Bébête show. à la périphérie, on pouvait aussi se rassasier de non sens avec les Snuls ou directement à la source, chez les Monty Python. Aujourd'hui, la cartographie du rire emprunte également les routes sociologiques secondaires, chaque communauté, ethnique ou sexuelle, ayant son VRP de l'humour attitré. Depuis que Canal+ a importé la culture du sarcasme des late shows américains -façonnant le fameux "esprit Canal"-, l'humour vache est devenu l'un des ingrédients principaux de la pop culture. Deux robinets à vannes donnent le ton de nos jours: l'un beauf-trash, incarné par Cyril Hanouna et son Touche pas à mon poste! sur C8, l'autre bobo-décalé concocté par Yann Barthès, MC de Quotidien sur TMC, grande kermesse de la vanne branchée et cool. On y rit de tout, de tout le monde, pourvu que ce soit en mode dérision, et tant pis si au passage on remet une pièce dans le juke-box des gros clichés. Quand Quotidien vient promener son micro chez nous, ce qu'il fait souvent, c'est forcément pour épingler nos pitreries, notre décontraction et notre solide descente. C'est sûr que ça passe mieux que les blagues belges de Coluche mais sur le fond, est-ce fort différent? Autre élément qui a contribué à répandre à tous les étages ce gaz hilarant: la féminisation. Longtemps chasse gardée des hommes, à quelques exceptions près comme Muriel Robin, l'entrée des artistes n'est plus réservée aux seuls mâles. Florence Foresti a ouvert une large brèche en décortiquant ses névroses, la génération suivante des Blanche Gardin et des Doully s'y est engouffrée avec une franchise souvent jubilatoire, fédérant dans son sillage un nouveau public adepte d'humour noir décomplexé. Cette extension du domaine de la plaisanterie ne fait pourtant plus se bidonner tout le monde. Les signes d'agacement se multiplient. Kody s'est fait allumer après la cérémonie des Magritte pour ses boutades parfois faciles, notamment par Joachim Lafosse, le réalisateur fustigeant dans une carte blanche l'entre-soi d'un milieu qui se complaît dans l'auto-dénigrement. "Notre art vaut mieux que ce marketing vulgaire et des blagues sans finesse", écrit-il. Même tarif pour Ricky Gervais, dont les piques adressées aux amateurs de "chair fraîche", dont DiCaprio, ont suscité grincements de dents et malaise lors des Golden Globes. Un torrent général de vacheries dénoncé également par Frédéric Beigbeder dans son nouveau roman, L'homme qui pleure de rire (Grasset). Un examen de conscience autant qu'un portrait lucide de l'époque, l'auteur de 99 francs y dézinguant la dictature actuelle de la dérision. Tout le monde y va de sa petite blague, du chauffeur de taxi au présentateur de JT en passant par le gagman des réseaux sociaux. Le sérieux est proscrit. Tout doit être désopilant. Et tant pis si l'infotainment sert à pallier l'absence d'idées et de solutions pour sauver la démocratie. Et tant pis si la grande poilade porte au pouvoir de dangereux rigolos, comme en Italie, en Slovénie ou aux États-Unis. "Le bouffon du roi, c'est sain; le bouffon qui devient le roi, c'est un nouveau système: le comico-populisme", s'inquiète Octave Parango, l'alter ego fictif de Beigbeder. Au fond, de quoi le rire est-il le masque grimaçant? Du vide, tout simplement. La justification que l'époque est sombre et que par conséquent "ça fait du bien de rire" ne tient pas la route. Et détourne sa fonction première, qui n'est pas d'être fabriqué au kilomètre mais bien de jaillir du néant, accident perturbateur du réel comme disait Henri Bergson. À l'humour cynique et manufacturé, on préférera celui, désespéré, funambule, maladroit, spontané, sincère, qui nous libère de notre condition humaine plutôt que de nous y enfermer.