Une héroïne fatiguée. Car il n'y a pas que les services de réanimation des hôpitaux qui débordent, les cabinets des psys, des psychiatres et des psychanalystes sont également pris d'assaut par une population au bord de la crise de nerfs, exténuée par cette existence sous cloche qui les prive de tous ces petits plaisirs qui rendent la vie supportable. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, la plupart qui n'ont jamais mis un pied chez un psy, et qui ne pensaient probablement jamais devoir le faire, mais qui sont submergés par un mal-être qui peut aller jusqu'à nourrir des pensées suicidaires. Le besoin de déposer quelque part ce fardeau trop lourd est devenu plus fort que toutes les réticences à admettre une fragilité émotionnelle. "Le téléphone n'arrête pas de sonner, me dit-elle. D'habitude, des patients annulent à la moindre contrariété. En ce moment, ça n'arrive presque jamais."

Ma femme est psychologue. Depuis un an, elle est sur le pied de guerre. Elle n'a pas été applaudie tous les soirs et pourtant c'est une héroïne de la pandémie.

Une bombe à retardement dont on prend seulement la mesure, et qui ne sera pas réglée d'un coup de baguette magique vaccinal. Ce n'est que lors de la deuxième vague que les médias ont commencé à se faire l'écho de cette pandémie dans la pandémie. Sans réponses claires, sans perspectives, les coutures psychiques ont fini par lâcher. Les ados étouffent, les adultes broient du noir. Du coup, ces acteurs "de deuxième ligne" se retrouvent en première ligne sur ce nouveau front. Timidement, cette nouvelle réalité émerge: on donne la parole aux psychiatres, on évalue l'impact des mesures sur les enfants et les ados, on intègre la variable santé mentale dans les diagnostics. On se préoccupe même du sort des psys dans la tempête, comme la journaliste et réalisatrice Safia Kessas, dans une lettre ouverte émouvante lue dans l'émission Dans quel monde on vit sur La Première: "Vous aussi vous êtes sans aucun doute fatigués, débordés? Vos cernes d'ailleurs se voient malgré les masques. C'est vous qui êtes sur la ligne de crête, une ligne invisible, celle où se balade l'âme humaine, tentés parfois de se jeter dans le précipice face à tant d'incertitudes."

Ce retour en grâce a le goût de la revanche. Car à la caricature habituelle -"Pourquoi j'irais voir un psy, je ne suis pas fou", traduisant une méconnaissance de cette profession qui n'a pas pour vocation de guérir au sens médical mais plus modestement d'identifier des sentiments refoulés derrière divers symptômes qui font écran- s'est rajoutée depuis 2005 et la publication du Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes) une remise en question radicale des théories freudiennes. Un procès en sorcellerie au bénéfice des thérapies comportementales et cognitives (TCC) qui revendiquent l'efficacité mesurable de leurs traitements basés sur l'exposition progressive du sujet aux situations provoquant de l'anxiété. Sauf que par son ampleur et sa nature complexe, la crise actuelle ébranle toute la charpente de l'inconscient. On ne parle plus de phobie des araignées ou de l'avion mais d'un malaise bien plus vertigineux et bien plus profond. Signe de cette nouvelle sensibilité aux tourments de l'esprit, on voit désormais apparaître à la fin des séries télé -dernière en date: Ginny & Georgia sur Netflix- des messages invitant "ceux qui souffrent de détresse émotionnelle" à consulter un site de soutien psychologique.

La fiction a d'ailleurs largement permis de redorer le blason terni des disciples de Lacan. En poussant la porte d'un thérapeute, In Treatment, la version américaine avec Gabriel Byrne, avait déjà permis de démythifier le travail d'analyse. Plus récemment, la française En thérapie a enfoncé le clou en exposant la richesse et la fragilité de ce dialogue mouvant qui se construit entre le patient et le clinicien. Un formidable plaidoyer pour ces démineurs de l'ombre qui maintiennent -mais pour combien de temps encore?- le couvercle sur la marmite. Dans mes bras, mon héroïne!

Une héroïne fatiguée. Car il n'y a pas que les services de réanimation des hôpitaux qui débordent, les cabinets des psys, des psychiatres et des psychanalystes sont également pris d'assaut par une population au bord de la crise de nerfs, exténuée par cette existence sous cloche qui les prive de tous ces petits plaisirs qui rendent la vie supportable. Des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, la plupart qui n'ont jamais mis un pied chez un psy, et qui ne pensaient probablement jamais devoir le faire, mais qui sont submergés par un mal-être qui peut aller jusqu'à nourrir des pensées suicidaires. Le besoin de déposer quelque part ce fardeau trop lourd est devenu plus fort que toutes les réticences à admettre une fragilité émotionnelle. "Le téléphone n'arrête pas de sonner, me dit-elle. D'habitude, des patients annulent à la moindre contrariété. En ce moment, ça n'arrive presque jamais." Une bombe à retardement dont on prend seulement la mesure, et qui ne sera pas réglée d'un coup de baguette magique vaccinal. Ce n'est que lors de la deuxième vague que les médias ont commencé à se faire l'écho de cette pandémie dans la pandémie. Sans réponses claires, sans perspectives, les coutures psychiques ont fini par lâcher. Les ados étouffent, les adultes broient du noir. Du coup, ces acteurs "de deuxième ligne" se retrouvent en première ligne sur ce nouveau front. Timidement, cette nouvelle réalité émerge: on donne la parole aux psychiatres, on évalue l'impact des mesures sur les enfants et les ados, on intègre la variable santé mentale dans les diagnostics. On se préoccupe même du sort des psys dans la tempête, comme la journaliste et réalisatrice Safia Kessas, dans une lettre ouverte émouvante lue dans l'émission Dans quel monde on vit sur La Première: "Vous aussi vous êtes sans aucun doute fatigués, débordés? Vos cernes d'ailleurs se voient malgré les masques. C'est vous qui êtes sur la ligne de crête, une ligne invisible, celle où se balade l'âme humaine, tentés parfois de se jeter dans le précipice face à tant d'incertitudes." Ce retour en grâce a le goût de la revanche. Car à la caricature habituelle -"Pourquoi j'irais voir un psy, je ne suis pas fou", traduisant une méconnaissance de cette profession qui n'a pas pour vocation de guérir au sens médical mais plus modestement d'identifier des sentiments refoulés derrière divers symptômes qui font écran- s'est rajoutée depuis 2005 et la publication du Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes) une remise en question radicale des théories freudiennes. Un procès en sorcellerie au bénéfice des thérapies comportementales et cognitives (TCC) qui revendiquent l'efficacité mesurable de leurs traitements basés sur l'exposition progressive du sujet aux situations provoquant de l'anxiété. Sauf que par son ampleur et sa nature complexe, la crise actuelle ébranle toute la charpente de l'inconscient. On ne parle plus de phobie des araignées ou de l'avion mais d'un malaise bien plus vertigineux et bien plus profond. Signe de cette nouvelle sensibilité aux tourments de l'esprit, on voit désormais apparaître à la fin des séries télé -dernière en date: Ginny & Georgia sur Netflix- des messages invitant "ceux qui souffrent de détresse émotionnelle" à consulter un site de soutien psychologique. La fiction a d'ailleurs largement permis de redorer le blason terni des disciples de Lacan. En poussant la porte d'un thérapeute, In Treatment, la version américaine avec Gabriel Byrne, avait déjà permis de démythifier le travail d'analyse. Plus récemment, la française En thérapie a enfoncé le clou en exposant la richesse et la fragilité de ce dialogue mouvant qui se construit entre le patient et le clinicien. Un formidable plaidoyer pour ces démineurs de l'ombre qui maintiennent -mais pour combien de temps encore?- le couvercle sur la marmite. Dans mes bras, mon héroïne!