Dessinateur de presse bien connu des lecteurs du Monde et du Canard enchaîné, Aurélien Froment, alias Aurel, multiplie depuis quelques années déjà les projets en marge de son activité éditoriale de caricaturiste: reportages graphiques pour la revue XXI, bandes dessinées documentaires et politiques consacrées aussi bien à la montée de l'écologisme ou aux immigrés clandestins qu'à François Hollande ou Nicolas Sarkozy... En 2011, il touche pour la première fois au cinéma d'animation à l'invitation de l'artiste indépendante Florence Corre, avec laquelle il coréalise le court métrage Octobre noir, récit tragique de cette soirée infamante de 1961 où plusieurs centaines de manifestants algériens furent tués par la police française en plein Paris.
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Dessinateur de presse bien connu des lecteurs du Monde et du Canard enchaîné, Aurélien Froment, alias Aurel, multiplie depuis quelques années déjà les projets en marge de son activité éditoriale de caricaturiste: reportages graphiques pour la revue XXI, bandes dessinées documentaires et politiques consacrées aussi bien à la montée de l'écologisme ou aux immigrés clandestins qu'à François Hollande ou Nicolas Sarkozy... En 2011, il touche pour la première fois au cinéma d'animation à l'invitation de l'artiste indépendante Florence Corre, avec laquelle il coréalise le court métrage Octobre noir, récit tragique de cette soirée infamante de 1961 où plusieurs centaines de manifestants algériens furent tués par la police française en plein Paris. C'est à la même époque, il y a une petite dizaine d'années de cela donc, qu'il fait la découverte, décisive, du travail de Josep Bartolí, combattant antifranquiste et artiste d'exception qui a connu l'enfer des camps dans le sud de la France dans la foulée de la guerre d'Espagne, a échappé à la Gestapo, s'est exilé au Mexique où il est devenu l'amant de Frida Kahlo avant de s'installer aux États-Unis où il a fréquenté d'immenses peintres dont Mark Rothko... "À l'origine, je m'intéressais avant tout au sujet de la guerre d'Espagne, nous explique Aurel alors qu'on le rencontre en octobre dernier en marge du Festival International du Film Francophone de Namur. C'est comme ça que je suis tombé sur le livre du neveu de Josep, le photographe Georges Bartolí. Il a sorti chez Actes Sud un bouquin appelé La Retirada, où il raconte l'exil de ses parents et pose la question de la transmission. Le livre est illustré par des dessins de son oncle. Et là j'ai complètement flashé."Cette Retirada de 1939, épisode historique peu glorieux et méconnu d'exode des républicains espagnols vaincus se retrouvant parqués dans des conditions déplorables à leur arrivée en France, est aujourd'hui le noyau dur de Josep, premier long métrage animé qu'Aurel a voulu très libre narrativement et esthétiquement parlant, le film voyageant de manière très organique sur la ligne du temps tandis qu'il multiplie les techniques graphiques. "Il était très clair, pour moi, que je ne pouvais pas raconter l'histoire de Josep Bartolí en BD. J'avais un problème d'humilité par rapport à ce que je pouvais proposer: son dessin est bien supérieur au mien, il fallait pouvoir apporter quelque chose de plus, que le cinéma autorise. Paradoxalement, pourtant, c'est la bande dessinée qui m'a inspiré les libertés graphiques qu'on peut prendre sur une continuité de récit. Je pense à quelqu'un comme Luz, par exemple, ou bien à un auteur comme Jorge González qui, entre deux planches, est capable de passer d'une technique à une autre parce que son propos le nécessite. Avec Jean-Louis Milesi, le scénariste de Josep, on avait décidé de ne pas mettre de cartons indicateurs de moment ou de lieu à l'écran. Mais comme le film se déroule sur cinq temporalités différentes, il fallait inventer des ambiances graphiques distinctes pour rendre identifiable chacune des temporalités. Si, visuellement, je n'ai jamais cherché à me rapprocher du style de Bartolí, je me suis par contre servi des différentes époques graphiques de son parcours pour inspirer les différents moments graphiques du film. C'est-à-dire que dans les camps, par exemple, on est très fort sur le trait, sur le dessin. Au Mexique, par contre, la couleur prend beaucoup d'importance, c'est très lumineux. Tandis qu'aux États-Unis, on est dans quelque chose qui frôle l'abstraction..." OEuvre travaillée par l'idée d'un devoir de mémoire jusque dans le récit situé à l'époque contemporaine qui l'encadre, Josep est aussi un objet qui résonne comme un appel vibrant à la désobéissance. "La désobéissance est le plus sage des devoirs", dit d'ailleurs l'un des tracts révolutionnaires entraperçus dans le film. "Oui, le film tout entier repose sur cette idée de remise en question salutaire face à la soumission bête et aveugle à un pouvoir qui n'est pas toujours bien intentionné", reconnaît un Aurel qui dédie par ailleurs Josep à la mémoire de son grand ami Bernard Verlhac, alias Tignous, dessinateur de presse mort assassiné lors de l'attentat perpétré contre Charlie Hebdo en janvier 2015. "Tignous, c'est d'abord un mentor qui m'a soutenu et encouragé quand j'étais jeune dessinateur et puis c'est devenu un ami cher. C'est à ce double titre que le film lui est dédié."Sorti au cinéma en France le 30 septembre 2020, Josep y aura fait un véritable petit carton, engrangeant plus de 100.000 spectateurs en deux semaines à peine d'exploitation. La refermeture des salles en Belgique n'aura hélas pas permis au film, récemment césarisé, d'y connaître les joies du grand écran. Après un passage remarqué par le festival Anima en ligne, Josep est désormais disponible en Premium VOD. L'occasion de glisser une dernière anecdote relatée par Aurel en octobre dernier: "Le film qui m'a le plus donné envie de m'intéresser à la guerre d'Espagne, c'est Land and Freedom de Ken Loach. J'adore l'idée de me dire qu'aujourd'hui peut-être mon film va toucher des gens comme Land and Freedom a pu me toucher par le passé. Vous savez, à l'origine, si je suis devenu hispanophile c'est grâce au manuel d'espagnol du collège. On y trouvait des dessins de Quino, le père de Mafalda, et j'adorais ça. Ce qui est dingue, c'est que Quino est mort ce 30 septembre. C'est-à-dire que précisément le jour où je sors en France un film qui est pour moi l'aboutissement de 25 années d'hispanophilie née grâce à Quino, eh bien ce grand monsieur tire sa révérence. C'est quand même un sacré clin d'oeil du destin..."