Dans leur ouvrage Presse Start, Boris Krywicki et Yves Breem exploraient récemment la presse papier gaming francophone des années 80 et 90. Ils expliquaient que cette dernière avait posé les jalons d'une grammaire et d'une critique essentielles à l'éclosion d'une culture ludique. Contaminant également les médias audiovisuels de ces deux décennies, cette dynamique est plus que jamais d'actualité sur YouTube et Twitch. Si bien qu'Arte détournera, dès le 3 mars prochain, les directs de cette dernière plateforme avec Jour de Play, afin d'explorer la richesse du jeu vidéo au fil d'une émission bimensuelle au format singulier.
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Dans leur ouvrage Presse Start, Boris Krywicki et Yves Breem exploraient récemment la presse papier gaming francophone des années 80 et 90. Ils expliquaient que cette dernière avait posé les jalons d'une grammaire et d'une critique essentielles à l'éclosion d'une culture ludique. Contaminant également les médias audiovisuels de ces deux décennies, cette dynamique est plus que jamais d'actualité sur YouTube et Twitch. Si bien qu'Arte détournera, dès le 3 mars prochain, les directs de cette dernière plateforme avec Jour de Play, afin d'explorer la richesse du jeu vidéo au fil d'une émission bimensuelle au format singulier. Du succès des revues de presse matinales de Samuel Étienne, le présentateur de Questions pour un Champion, à un projet d'émission de TF1 le mois prochain, Twitch attire les convoitises des médias linéaires. Au fil du confinement, son audience a bondi de 1,4 à 2,4 millions de spectateurs en moyenne (à tout moment de la journée) de février à avril 2020. "Après avoir investi Facebook, Instagram et Twitter, ça faisait un moment qu'on tournait autour de Twitch. La plateforme a suffisamment évolué et ses thématiques dépassent largement le cadre du jeu vidéo, souligne Marie Berthoumieu, chargée des programmes numériques à Arte France. Elle permet de produire des directs qui intègrent un chat, des sondages et donc une relation au public impossible en télévision. Cette spécificité hautement interactive est fondamentale." D'aucuns comparent d'ailleurs les streamers de Twitch à des artistes de rue s'adressant directement à leur public pour parfois recevoir une (grosse) pièce dans leur chapeau... On pourra écouter en live un animateur décortiquant l'actualité du Covid en mode talk-show radio avec un médecin référent au téléphone, découvrir en direct The Dig, un vieux jeu d'aventure de LucasArts, ou encore assister aux performances d'un ado survolté sur Apex Legends. Pièce maîtresse de ces échanges: la fenêtre de chat textuel jouxtant le streamer à l'écran pousse ce dernier à réagir à chaque instant. Tel un animateur de radio locale, chacun connaît souvent très bien son public. Et les dédicaces de pleuvoir. Jour de Play d'Arte glisse sa patte culturelle dans cet écosystème de communautés où les générations, les thématiques et les formats se mélangent.La version bêta de cette émission sans plateau physique présage du meilleur pour la suite. Rassemblant quatre chroniqueurs logés dans autant de vignettes de stream, le show en rodage animé par Théo "Cosmografik" Le Du Fuentes disséquait la thématique de "l'autre" dans le jeu vidéo. Lola Guilldou, créatrice de la chaîne YouTube La Développeuse du Dimanche, y analysait l'évolution de la place de l'ennemi et de la gestion des conflits à travers l'Histoire du gaming. Sofia, une autre youtubeuse (Game Spectrum), détaillait pour sa part le fascinant -et très surprenant- paradoxe antagoniste du face-à-face de The Last of Us Part 2. Sans oublier ses rapports au conflit israélo-palestinien! Last but not least, Hugo Terra, cofondateur de Game Next Door sur YouTube encore, réalisait sans filet un Let's Play acrobatique et vertigineux de Celeste (platformer du créateur de Towerfall) tout en se fendant d'une explication analytique des doubles maléfiques de son héroïne. Trop long avec les 3 heures 20 d'antenne de son pilote, Jour de Play se raccourcira à l'avenir. Ses futures thématiques (l'espace, le remake, l'animal, le récit...) devront également éviter la tentation de la surinterprétation, à l'image de l'analyse tout en procrastination du level design de Celeste par Hugo Terra. Webcams obligent, cet enthousiasmant bouillon de culture péchait aussi par un manque d'échanges spontanés et d'interruptions entre ses très inspirants chroniqueurs. Si la production entend travailler ce point à l'avenir, le format de l'émission ne passera toutefois jamais par la case d'un studio réunissant tous ses intervenants autour d'un même plateau. "Une des grandes forces de Twitch est de mettre les spectateurs sur un pied d'égalité avec les animateurs, précise Marie Berthoumieu. Réunir des gens dans une même pièce crée forcément un effet bande de potes, une connivence excluant de facto des gens qui prennent le train en marche. En clair, ça crée une distance."Jour de Play représente une initiative réjouissante pour une scène YouTube dont la valeur culturelle est en expansion ces dernières années. Des analyses critiques et historiques de The Gaming Historian à l'approche liée à la santé mentale de Max Derrat en passant par le francophone Game Next Door, la diversité des approches force le respect. En embauchant un des coauteurs de Game Next Door, Arte lui offre un nouvel espace d'expression qu'il aurait eu du mal à investir. "Game Next Door essaie de maintenir une vidéo par mois mais ce rythme ne plaît pas à l'algorithme de YouTube. Les vues qu'on y fait nous rapportent une centaine d'euros mensuellement. Heureusement nos contributeurs sur Teepee font vivre l'émission. Twitch m'a aussi toujours intéressé, je voulais y faire des lives très analytiques, affirme Hugo Terra, cofondateur de la chaîne YouTube. Le problème est que la rentabilité ne s'y atteint qu'avec 25 heures hebdomadaires de direct, ce qui ne convenait pas à mon projet. Jour de Play est donc tombé à pic." Fan de jeu vidéo indé, Arte est loin d'en être à son premier coup d'essai sur ce terrain. Au-delà du Tour Bueno en 2015 (des game jams itinérantes en minivan à travers l'Europe) et de sa série de webdocus Art of Gaming, la chaîne tente surtout ces dernières années de devenir un éditeur. Une dizaine de jeux ont ainsi été publiés sous son label depuis 2013. De l'hommage à Philip K. Dick sur Californium à Type:Rider et Vandals, jeux respectivement dédiés à la typographie et au street art, Arte a aligné des projets singuliers présentés lors de grands salons comme la Gamescom de Cologne. Une démarche télévisuelle sans précédent à ce jour...